Il faudra encore attendre pour savoir se qui se cache derrière les murs de KV62. Sous ce nom de code, l’un des plus célèbres tombeaux de l’histoire: celui de Toutânkhamon, pharaon ayant brièvement régné sur l’Egypte aux alentours de 1330 avant notre ère.

Située non loin de Louqsor, au cœur de la Vallée des Rois (l’acronyme KV désignant «King’s Valley»), la sépulture agite le microcosme des égyptologues depuis plusieurs mois: elle abriterait deux salles jusqu’ici inconnues, comme le suggèrent des mesures effectuées à l’aide d’un géoradar, instrument capable de «voir» à travers les murs. Mieux, la plus grande de ces salles ne serait rien de moins que la tombe de Néfertiti, «la belle est venue», reine à la beauté légendaire dont le lieu de sépulture divise les spécialistes. Telle est du moins la théorie de l’égyptologue britannique Nicholas Reeves, de l’University College à Londres.

La dernière batterie de mesures radar a été effectuée le 31 mars par une équipe américaine qui a produit 40 nouveaux relevés capables de sonder la roche jusqu'à 5 mètres. Verdict: «les résultats préliminaires ne contredisent pas» ceux précédemment obtenus, a indiqué sans plus de précision le ministère, ajoutant que de nouvelles mesures seront menées fin avril depuis la surface, pour une annonce des résultats fin mai.

Deux portes dissimulées

Comment ce tombeau mis au jour par l’égyptologue britannique Howard Carter en 1922 aurait-il pu garder de tels secrets pendant près d’un siècle? Il faut pour le comprendre remonter en 2014, lorsque l’entreprise madrilène Factum Arte publie en ligne des photographies à très haute résolution des murs du tombeau du pharaon. La sépulture souffre en effet des visites des touristes, ce qui a poussé les autorités égyptiennes à construire sa réplique exacte à partir de photos.

Lire aussi cette archive: «L’âge et les bijoux de Toutankhamon» («Journal de Genève», 18.11.1925)

Pour les archéologues, c’est une aubaine: voilà qu’ils peuvent désormais examiner les peintures et les matériaux du tombeau avec un luxe de détails. «On peut désormais examiner chaque craquelure, décoloration ou caractéristique technique des peintures», écrit ainsi Nicholas Reeves dans un article paru en 2015.

S’appuyant sur un examen approfondi de ces photographies, l’égyptologue estime y déceler les traces de montants de portes dissimulées dans les murs nord et ouest. C’est à partir de ces éléments, ainsi que d’autres données historiques, qu’il présente dans cet article une thèse suggérant l’existence du tombeau de la reine Néfertiti, belle-mère de Toutânkhamon et épouse d’Akhénaton.

Toutânkhamon, usurpateur de tombeau

Nicholas Reeves propose qu’à la mort de Toutânkhamon alors qu’il n’avait que 19 ans vers 1327 avant J.-C., les architectes royaux, pris de court, auraient déposé son sarcophage dans une extension d’un tombeau qui aurait originellement abrité les épouses d’Akhénaton. Il ajoute que l’architecture et l’iconographie du tombeau sont caractéristiques des sépultures royales féminines de l’Égypte antique. Les mesures radar viendraient selon lui corroborer ses dires: les deux pièces supposées auraient été condamnées lors de l’inhumation du pharaon, la plus grande des deux correspondant à la reine Néfertiti, favorite d’Akhénaton.

«C’est une théorie séduisante, on a envie d’y croire, s’enthousiasme Philippe Collombert, égyptologue à l’Université de Genève. Mais si, comme je le suppose, Néfertiti a bien été enterrée à Tell-el-Amarna, la capitale construite par Akhénaton, alors je ne vois pas très bien ce qu’elle ferait à Louqsor, à 400 kilomètres de là!»

Marc Gabolde, de l’Université de Montpellier, a participé à l’analyse du mobilier funéraire du tombeau avec Nicholas Reeves. «80% des objets découverts par Howard Carter, dont le fameux masque d’or ainsi que les sarcophages, appartenaient initialement à une reine-pharaon, et non à Toutânkhamon.» Mais là où le Britannique y voit des objets appartenant à Néfertiti, le Français estime qu’ils seraient en fait la propriété de Merytaton, soeur de Toutânkhamon.

Ce spécialiste de cette période trouble durant laquelle Akhénaton et son épouse ont tenté d’imposer le culte monothéiste du dieu solaire Aton juge plus probable que Néfertiti soit en fait la momie «Young Lady», dépouille découverte en 1898 dans la Vallée des Rois, et dont l’analyse génétique a été effectuée en 2003. Une conclusion qui n’a pas fait l’unanimité. «Les relations de consanguinité rendent les interprétations très complexes», reconnait-il.

Des mesures radars qui laissent perplexe

Marc Gabolde demeure surtout sceptique vis à vis de l’interprétation des clichés radar publiés en mars. S'appuyant sur quelques relevés, le ministre égyptien des Antiquités Mamdouh al-Damati évoquait l'existence probable «à 90%» de «deux chambres derrière le mur ouest et le mur nord de la chambre funéraire de Toutânkhamon».

«Soyons clair, sur ces clichés on ne voit rien. S’il y a réellement une pièce, alors on verrait un signal très clair. En l’occurrence, on distingue simplement quelques réflexions qui peuvent venir de fissures dans la roche, voire d’une pièce que les architectes auraient commencé à creuser avant de l’abandonner.»

Autrement dit, le radar a bien détecté quelque chose, mais rien ne permet de dire qu’il s’agit bien d’une tombe, et encore moins de métal et de matière organique, comme l’avait annoncé le ministre.

Ce constat est partagé par Alexis Kalogeropoulos, expert en géoradars de la société lausannoise Bridgology: «Ce sont des données brutes, présentées sans échelle de distance ni paramètre de réglage des radars, bref sans aucun élément de référence permettant leur interprétation.»

Le 23 mars, Khaled Al-Anani a été nommé ministre à la place Mamdouh al-Damati. Sa communication est bien plus prudente: «J'espère qu'on va trouver quelque chose, mais il n'y a pas de certitude pour le moment», a-t-il indiqué à l'AFP. Désormais moins médiatique, le changement de style va au moins rassurer les scientifiques.

«Les nouvelles mesures, dont on sait cette fois qu'elles ont été effectuées à plusieurs reprises et avec deux antennes différentes, laissent entrevoir un travail plus sérieux», estime Alexis Kalogeropoulos. «Une étude depuis la surface est programmée et c'est une bonne chose: on pourra comparer les échos avec ceux de la chambre funéraire de Toutânkhamon et de la pièce du trésor à l'est et dire avec plus de précision de quoi il s'agit», se réjouit Marc Gabolde.

Les pharaons, poule aux œufs d'or de l'Egypte

Car tout ce raffut médiatique positif organisé autour de Toutânkhamon fait les affaires de l'Egypte. L’engouement mondial pour les pharaons et leurs mystères a longtemps attiré les touristes et constitué une manne financière pour le pays. Or depuis le renversement du président Hosni Moubarak en 2011 l’Egypte a vu ses revenus liés au tourisme divisés par deux. Ses frontières sont instables et l’Etat islamique y sévit. Et ce n’est pas la mort de douze touristes mexicains accidentellement tués par l’armée égyptienne le 13 septembre dernier, ni les attaques visant régulièrement les touristes, qui vont remplir les hôtels.

Dans ce climat tendu, la découverte du tombeau d’une reine telle que Néfertiti ferait l’effet d’une grande bouffée d’oxygène. «Les Egyptiens  utilisent opportunément et légitimement les théories de Reeves pour faire une publicité très positive de leur pays, c’est un moyen pour faire revenir les touristes», analyse Marc Gabolde.