Les émotions s’invitent au musée

Psychologie Une exposition à Neuchâtel explore le rôle des émotions

Toujours débattue, la question de leur existence chez les animaux y est abordée

Ses yeux bruns luisants fixent le visiteur. Saisi en plein bond, un tigre naturalisé surplombe une des salles de la nouvelle exposition Emotions du Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel, qui ouvre ses portes ce samedi. Autour du fauve, oiseaux en vol, reptiles et mammifères invitent à se poser la question: les émotions sont-elles l’apanage de l’homme? Réalisée en collaboration avec les chercheurs du Pôle national de recherches sur les sciences affectives de l’Université de Genève (CISA), l’exposition interroge aussi les émotions humaines: sont-elles universelles? Quels outils technologiques permettent de les étudier? Quels sont les mécanismes physiologiques qui les sous-tendent? Un parcours ludique et interactif pour une immersion dans l’univers des émotions.

Mais quelle est la définition d’une émotion? «Il faut distinguer l’émotion du sentiment, explique Didier Grandjean, psychologue au CISA et responsable scientifique de l’exposition. L’émotion correspond à tous les changements qui ont lieu au même moment dans différentes parties de l’organisme.» Ainsi, quand quelqu’un a peur ou est triste, son rythme cardiaque ou sa respiration changent. Mais il existe aussi des changements cognitifs au niveau cérébral. «Le sentiment quant à lui est l’intégration consciente de ces changements par l’individu qui peut verbaliser son émotion», complète le psychologue.

Traditionnellement, six émotions de base sont décrites chez l’homme: la peur, la joie, la tristesse, la surprise, la colère et le dégoût. Mais il existe d’autres émotions plus complexes comme la honte, la culpabilité, la gratitude et la frustration. Celles-ci apparaissent plus tardivement dans le développement de l’enfant, autour de la deuxième année, car elles mettent en jeu des mécanismes élaborés de reconnaissance de soi et d’interprétation dont la maturation prend plus de temps. «Théoriquement, il peut y avoir une multitude d’émotions différentes, commente Didier Grandjean. On pense en effet que les émotions de base peuvent être modulées par des mécanismes cognitifs d’évaluation de la situation. Ceux-ci interviennent tout le temps, consciemment ou inconsciemment, comme par exemple l’attribution d’une intention à quelqu’un.» Cette théorie ­rendrait le mieux compte du comportement humain, selon le psychologue genevois. Mais à ce jour il existe plusieurs théories pour expliquer les mécanismes des émotions qui sont débattues par les chercheurs.

Les émotions intéressent depuis longtemps les scientifiques. Darwin avait écrit au XIXe siècle un livre traitant de l’expression des émotions chez l’homme et l’animal. Mais, à défaut d’outils technologiques, il se basait essentiellement sur une description de la face et du comportement. «Plus récemment, des méthodes objectives d’observation des changements physiologiques liés aux émotions ont été développées», explique Christophe Dufour, directeur du Muséum. Par exemple, l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) rend compte de l’activité cérébrale chez un sujet en réponse à un stimulus.

Grâce à ces outils, les chercheurs ont identifié plusieurs territoires du cerveau humain impliqués par les émotions comme l’amygdale, située sous le cortex qui lui aussi traite les émotions. Quand un stimulus est perçu au niveau d’un sens – ouïe, vue, toucher, odorat et goût –, l’information est transmise par des neurones à l’aire du cortex associée à ce sens (par exemple, l’aire située derrière les tempes pour l’ouïe) puis renvoyée vers des zones supérieures du cortex, sièges de l’interprétation et de la prise de décision. Lorsque le corps entier est mobilisé par l’émotion, par exemple quand la peur fait battre le cœur plus fort et transpirer, le cerveau communique avec les organes grâce à des hormones appelées cortisol et adrénaline.

Ainsi, les émotions impliquent plusieurs structures du corps humain qui sont elles-mêmes le produit de l’évolution des êtres vivants. «La faculté à avoir des émotions apparaît avec la complexité des structures nerveuses et des facultés cognitives», commente Christophe Dufour. Il n’y a donc pas de raison que des animaux avec un système nerveux assez complexe ne puissent pas ressentir des émotions, selon lui. «Les outils récents comme l’IRMf ont permis d’étudier les émotions chez les animaux de manière plus objective», continue le directeur du Muséum. Charlène Ruppli, biologiste et conservatrice au Muséum, affirme que «les émotions ont un caractère évolutif» et qu’«elles ont un avantage sélectif pour la survie». Ainsi, la peur du prédateur permet à la proie de fuir. La biologiste suggère qu’il pourrait y avoir eu deux foyers d’apparition des émotions dans l’arbre de la vie: un dans la branche des mollusques et un chez les vertébrés. En effet, les céphalopodes, comme le poulpe, font preuve de capacités cognitives supérieures.

Chez les vertébrés, des mécanismes de la peur ou du plaisir ont pu être observés. Le rat, par exemple, adore être chatouillé! Son «rire» émis en ultrasons a été enregistré et une hausse du taux d’une hormone, la dopamine, impliquée dans le circuit physiologique du plaisir, a été détectée. Une autre hormone, la sérotonine, est impliquée chez l’humain dans la dépression. Or, une baisse de sérotonine a été observée chez des abeilles qui avaient été stressées et qui n’avaient alors plus goût à se nourrir par rapport à leurs congénères.

Des abeilles déprimées? «La difficulté de l’étude des émotions chez les animaux est de ne pas surinterpréter les observations», tempère Charlène Ruppli. Cependant, noter le comportement d’un animal pour l’étude d’émotions plus complexe est la seule approche possible. Frans de Waal, psychologue et éthologue, a pu observer un comportement chez le chimpanzé laissant penser qu’il était capable de sentiment, c’est-à-dire de se représenter ses propres émotions et de comprendre celles des autres. Trouvant une orange par terre au milieu du groupe de primates, un sujet peut prétendre ne pas l’avoir remarqué pour ne pas éveiller l’attention (il devrait alors partager) et retourner plus tard manger le fruit quand les autres seront occupés. «Comprendre et reproduire le comportement d’un autre est la clé de l’empathie», propose Christophe Dufour. Les sentiments d’injustice ou de gratitude ont pu aussi être attribués respectivement à des primates et des cétacés. De quoi remettre en cause la thèse du philosophe français René Descartes, qui ne voyait dans les animaux que des machines capables seulement de réagir à des stimuli externes.

«La difficulté de l’étude chez les animaux est de ne pas surinterpréter leurs comportements»