Médecine

Lutte ciblée contre la racine du cancer

Découvertes il y a plus de dix ans dans les tumeurs du sein, les cellules souches cancéreuses sont la clé de voûte des tumeurs. Elles seraient responsables de la résistance aux traitements et des métastases. Plusieurs médicaments pour les tuer spécifiquement sont en cours d’essai

Lutte ciblée contrela racine du cancer

Médecine Les cellules souches cancéreuses sont la clé de voûte des tumeurs

Plusieurs médicaments sont à l’essai pour les tuer spécifiquement

Un nouveau front dans la lutte contre le cancer est désormais ouvert avec l’apparition de médicaments potentiels capables de cibler les cellules souches du cancer. L’enjeu est crucial car, pour la plupart des chercheurs, ces cellules sont la clé de voûte des cancers. Identifié il y a une douzaine d’années dans le cancer du sein, ce type de cellule en très faible quantité au sein des tumeurs peut reproduire le même cancer une fois transféré à la souris. Contrairement aux autres cellules cancéreuses, les cellules souches ne se divisent pas de façon frénétique, ce qui contribue à leur résistance élevée aux chimiothérapies et aux radiothérapies. Grâce à elles, le cancer peut résister aux traitements les plus toxiques puis réapparaître sous forme de métastases, qui sont à l’origine de la plupart des décès. Pire, de récents travaux suggèrent que les traitements anticancéreux actuels favorisent aussi leur apparition au sein des tumeurs.

Toutes ces raisons font que, depuis des années, la recherche contre le cancer en a fait une cible prioritaire. «Le ciblage thérapeutique des cellules souches cancéreuses est une des perspectives les plus prometteuses de ces prochaines années», confirme Christophe Ginestier, pionnier français des cellules souches du cancer du sein au Centre de recherche en cancérologie de Marseille.

L’objectif de les détruire pose le double défi de viser spécifiquement quelques cellules noyées au sein des tumeurs, tout en épargnant les cellules souches saines de l’organisme à la base du renouvellement permanent de tissus comme le sang ou les intestins. Plusieurs approches récentes montrent que ce défi commence à être relevé avec succès.

C’est le cas par exemple de l’inhibiteur BBI608 décrit récemment par des chercheurs américains de la société Boston Biochemical dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences américaines. Ce produit élimine toute apparition de métastase dans deux modèles de cancer métastasique chez la souris. Mieux, et de manière inédite, de faibles concentrations de BBI608 s’avèrent toxiques in vitro pour les cellules souches d’une dizaine de cancers différents. Mis au point pour bloquer une voie de signalisation ­intracellulaire spécifique aux cellules souches cancéreuses, il épargne celles du sang. «Ces tests chez l’homme sont les plus avancés, précise Christophe Ginestier, mais il n’est pas le seul car une dizaine d’essais cliniques sont prévus ou en cours dans le monde pour d’autres produits.»

L’équipe de Christophe Ginestier et Emmanuelle Charafe-Jauffret n’est pas en reste, puisque les chercheurs ont trouvé plusieurs moyens efficaces de cibler ce type de cellules. Le premier est de bloquer un récepteur indispensable à leur développement par un inhibiteur appelé reparixin. Un essai clinique est actuellement en cours avec le laboratoire pharmaceutique italien Dompé pour déterminer son innocuité et son effet chez des patientes avant leur opération. Le second moyen, dont l’essai clinique est en projet, «est de bloquer une voie métabolique qui s’avère indispensable à la survie des cellules souches du cancer du sein», ajoute Christophe Ginestier. Le chercheur participe aussi à la mise en place d’un réseau de laboratoires sur le sujet pour le sud de la France, parallèlement à celui existant déjà en région parisienne, pour accélérer les découvertes dans le domaine.

Un autre exemple est celui de la salinomycine (ou VA-6063) de la société américaine Verastem, actuellement testée chez des patients atteints de cancers du poumon ou de mésothéliome. Il a été retenu pour sa toxicité particulière envers les cellules souches du cancer du sein parmi des milliers de substances testées au Massachusetts Institute of Technology à Harvard.

Enfin, la société américaine Oncomed Pharmaceuticals, fondée par le découvreur des cellules souches du cancer du sein Max Wicha de l’Université du Michigan, a développé des anticorps dirigés spécifiquement contre les cellules souches du cancer, et deux de ses produits font l’objet de premiers tests chez l’homme.

La plupart de ces médicaments potentiels sont testés en combinaison avec les chimiothérapies classiques, l’objectif étant d’éradiquer dans la foulée les cellules souches du cancer et d’éliminer ainsi tout risque de récidive de la maladie. De manière inattendue, cet objectif semble déjà atteint par la metformine, médicament très courant utilisé depuis des décennies contre le diabète de type 2.

En 2005, des chercheurs découvrent que les diabétiques traités avec ce produit anodin présenteraient un risque moins élevé de développer un cancer du sein ou du pancréas que les autres patients. L’observation est ensuite élargie à d’autres cancers et des travaux récents montrent que la metformine peut bloquer spécifiquement le développement des cellules souches du cancer in vitro. «Il s’agit d’un bel exemple de l’efficacité d’un traitement ciblant ces cellules, commente Christophe Ginestier, bien que l’on ne comprenne pas encore très bien d’où vient la spécificité de son action.» Plusieurs dizaines d’études cliniques sont en cours pour vérifier directement chez les patients cet effet anti-tumoral de la metformine. En cas de succès, ce médicament pourrait connaître une seconde carrière pour prévenir l’apparition ou la récidive d’un cancer. Si l’une de ces approches aboutit, le cancer n’aura peut-être plus aussi souvent le dernier mot.

Cibler ces cellules est une des perspectives les plus prometteuses des années à venir

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