«Il faut aller voir au 19e étage du CHUV, là où se trouvent les patients qui ont intégré des essais cliniques contre le cancer. On peut sans doute dire que ces personnes sont des cobayes, mais elles sont surtout là car elles l’ont voulu, pour faire progresser la science ou encore parce qu’elles souhaitaient donner une signification à leur maladie. Que sous-entendrait l’acceptation de cette initiative? Que leur choix n’a pas de sens?»

Nicole*, la soixantaine à peine amorcée, ne s’en cache pas: il y a encore quelques années, elle aurait certainement voté oui à une initiative demandant l’interdiction de l’expérimentation animale. Mais son point de vue a sensiblement évolué lorsqu’on lui a découvert un mélanome uvéal, une forme rare de cancer de l’œil. Sept ans après le diagnostic, des métastases apparaissent dans les tissus mous, qui ne répondent pas aux chimiothérapies classiques. Nicole se voit alors proposer un traitement d’immunothérapie non encore homologué par Swissmedic, le Tebentafusp. Elle devient, à ce moment-là, l’une des premières patientes suisses à en bénéficier.

«Il faut être honnête avec soi-même, les thérapies que j’ai suivies ces dernières années ont toutes été testées sur les animaux et sur les humains. Si je votais oui, cela impliquerait qu’à ces médicaments expérimentaux, qui m’ont offert des années de vie de qualité et sans souffrances, d’autres après moi devraient y renoncer? C’est tout simplement inacceptable.»

Demandes des patients

Le 13 février prochain, le peuple sera en effet amené à se prononcer sur une initiative visant à interdire l’expérimentation animale et humaine. En cas d’acceptation, et dès l’entrée en vigueur du nouveau texte de loi, «le commerce, l’importation et l’exportation de produits de toute branche et de toute nature [seraient] interdits si [ceux-ci] continuent de faire l’objet directement ou indirectement d’expérimentation animale».

Dans son argumentaire, le comité d’initiative estime, entre autres, qu’«il est inexcusable de maltraiter, lors d’expériences, des animaux et des patients incapables de donner leur consentement», l’expérimentation humaine ne fournissant, selon les auteurs, «que de vagues valeurs moyennes» n’offrant «aucune garantie pour le traitement des individus».

Un discours qui fait bondir Olivier Michielin, médecin-chef du Centre d’oncologie de précision du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), à Lausanne: «Ce texte donne une vision de la recherche clinique où le médecin, au nom de l’industrie pharmaceutique, pousserait de force l’utilisation de certains médicaments. Or en oncologie, ce sont très souvent les patients qui font tout leur possible pour entrer dans des essais cliniques, car ils souhaitent pouvoir bénéficier d’innovations cliniques pouvant potentiellement leur venir en aide.»

Essais très réglementés

Les essais cliniques incluant des humains sont par ailleurs extrêmement réglementés. «Les phases 1, qui visent à évaluer si le traitement est bien toléré par l’organisme et son éventuel dosage, sont réalisées sur un nombre très restreint de patients, vis-à-vis desquels toutes les autres thérapies disponibles ont échoué, décrit Olivier Michielin. De plus, rien n’est entrepris sans l’aval des commissions d’éthique, mais aussi sans le consentement des malades, à qui l’on présente les tenants et aboutissants en toute transparence.»

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Les phases 2 incluent généralement une cinquantaine, voire quelques centaines de patients, et ont pour objectif d’analyser l’efficacité du médicament à une dose donnée, alors que les phases 3, qui englobent des centaines, voire des milliers de personnes, ont pour but de comparer le traitement étudié à des médicaments existants de manière randomisée, à savoir entre deux groupes similaires répartis aléatoirement.

«Dans nombre de cas, les essais cliniques de phase 1 conduisent déjà à un bénéfice pour les patients, observe Olivier Michielin. Les essais conduits sur le mélanome avec ce que l’on appelle les inhibiteurs de PD1 ont même permis à des patients dont la maladie ne répondait plus aux traitements standard d’être toujours là huit à neuf ans plus tard, sans que la maladie soit aujourd’hui visible dans leur organisme.»

Complexité du vivant difficilement reproductible

«Tout comme d’autres pans de la recherche, la lutte contre le cancer a toujours besoin de l’expérimentation animale et humaine pour avancer», souligne de son côté Mikaël Pittet, professeur au Département de pathologie et immunologie de l’Université de Genève, titulaire de la chaire Fondation Isrec en immuno-oncologie et membre de l’Institut Ludwig.

«Si l’on souhaite trouver des médicaments innovants, proposer de nouveaux essais cliniques, faire évoluer l’indication de molécules existantes, ou encore comprendre pourquoi certains patients ne répondent pas aux traitements anticancéreux, l’expérimentation sur des modèles animaux est toujours indispensable. Il faut néanmoins savoir que la réglementation en Suisse est déjà très stricte, nous avons le droit de conduire des expériences sur les souris uniquement si l’on ne peut pas faire autrement. Les contrôles sont par ailleurs très poussés. En un an, notre animalerie a été contrôlée huit fois par les autorités cantonales.»

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Le chercheur se défend de l’image parfois donnée aux scientifiques, comme maltraitant les animaux sans scrupules: «Tous les animaux de laboratoire sont évalués selon un niveau de contrainte allant de 0 (aucune contrainte) à 3; la majorité d’entre eux se trouvent dans le groupe compris entre 0 et 1, tandis qu’une très petite fraction seulement se trouve dans le groupe 3. En outre, tous les animaux sont maintenus dans des conditions offrant un confort maximal et suivis par des personnes spécialement formées. Si nécessaire, les animaux sont traités comme des humains afin d’éliminer la douleur et d’accroître leur bien-être.»

Et qu’en est-il de l’intelligence artificielle ou encore de l’usage des organoïdes, ces structures multicellulaires reproduisant in vitro la micro-anatomie d’un organe? Pourraient-ils représenter des méthodes alternatives? «Ce seront certainement des solutions dans le futur, estime Mikaël Pittet. Mais pour le moment, il n’est malheureusement pas encore possible, par ces moyens, de reproduire la complexité du vivant.»

* Nom connu de la rédaction