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Le magnat russe qui veut héroïser la science

Le Fundamental Physics Prize a été remis à Genève. Doté de 3 millions de dollars par un milliardaire russe, il est aussi critiqué

«Monsieur Milner, que pensez-vous du dernier lauréat du Fundamental Physics Prize, doté de 3 millions de dollars, que vous venez de créer?» «Et vous, que pensez-vous de la soirée?» répond au journaliste le multimilliardaire russe. Un rideau noir parsemé d’ampoules scintille derrière un décor de panneaux amovibles mauves. L’acteur Morgan Freeman parachuté maître de cérémonie. La chanteuse Sarah Brightman pour un interlude d’airs électronisés. Sur scène, le physicien Stephen Hawking, que sollicite immédiatement une équipe de télévision japonaise. Un public largement composé de physiciens du CERN portant le nœud papillon. Et des journalistes triés sur le volet.

Genève, Centre international de conférences, 20 mars, minuit. La cérémonie des «Oscars de la physique», comme l’événement est déjà appelé sur Twitter, vient de s’achever. Yuri Milner l’a voulue grandiose, à la hauteur de la célébrité que devrait procurer cette distinction. Un prix déclassant les Nobel, dotés de 1,2 million de dollars. Des lauriers qui suscitent parfois la critique, mais ne manquent pas de surprendre.

Yuri Milner est un entrepreneur russe de 51 ans. Après avoir racheté une entreprise de macaronis et travaillé pour l’oligarque emprisonné Mikhaïl Khodorkovski, il a fait fortune en fondant Mail.ru et DST Global, deux firmes qui ont investi dans diverses sociétés d’Internet (Facebook, Twitter, Groupon, etc.) avant que celles-ci n’entrent en bourse. En 2010, le magazine Fortune faisait de lui le seul Russe dans son classement des personnalités d’affaires les plus influentes de la planète.

Comment lui est venue l’idée de créer ce prix scientifique? «C’était un soir de pluie, à Moscou… cabotine-t-il. Non. J’ai une formation en physique théorique. Mais je n’étais pas le meilleur. Et je l’ai remarqué assez tôt pour changer de domaine. Je suis cependant resté assez féru pour me décider à faire quelque chose pour les meilleurs de cette discipline.» Et de souligner: «Aujourd’hui, je ne pense pas que les scientifiques sont appréciés à leur juste valeur. J’espère que tout cela encouragera les jeunes. L’idée est de placer sous les projecteurs des savants qui se penchent sur les questions les plus fondamentales de l’Univers. Nous avons besoin de héros en sciences.» Quitte à mettre des moyens énormes pour leur ériger ce statut.

L’été dernier, Yuri Milner a divulgué les neuf premiers lauréats, qu’il a personnellement choisis. Des noms de la physique, tous incrédules, à qui il a versé 3 millions de dollars chacun. «Ça m’a laissé bouche bée», raconte l’un d’eux, Alan Guth, physicien théoricien au MIT de Boston. Chaque année, ce comité sélectionnera parmi cinq papables un lauréat additionnel qui les rejoindra, et empochera la même somme; cette année, c’est le Russe Alexander Polyakov de l’Université américaine de Princeton, connu pour ses avancées en théorie du champ quantique, qui a eu cet honneur. Les quatre autres partent avec un prix de consolation de 300 000 dollars.

En parallèle ont été lancés les New Horizons in Physics Prize, destinés à récompenser de 100 000 dollars trois jeunes chercheurs prometteurs; le théoricien de l’EPFZ Niklas Beisert en a décroché un. Enfin, des Prix spéciaux, dotés aussi de 3 millions, peuvent être attribués. Deux l’ont été cette année. Le premier pour sept responsables du projet LHC, au CERN, où a été découvert le boson de Higgs – ce qui a justifié la tenue de cette cérémonie à Genève. Et le second à Stephen Hawking. «Sa contribution à la physique a été énorme, dit Yuri Milner. D’autant que son parcours de vie – il est paralysé depuis 50 ans par la sclérose latérale amyotrophique – est unique dans l’histoire de la science.»

Pour certains observateurs, le choix du célèbre physicien avait pour but d’accroître la notoriété de ces nouveaux prix. Mais pas seulement: «Stephen Hawking ne gagnera jamais le Nobel, car ses travaux sur le rayonnement des trous noirs ne seront jamais vérifiables par des instruments», appuie l’écrivain scientifique Graham Farmelo. Yuri Milner a en effet voulu pour ses distinctions des critères plus souples que ceux des médailles remises par l’Académie des sciences de Suède: «Les Fundamental Physics Prizes priment des avancées récentes, qui n’ont pas forcément été confirmées expérimentalement, et qui, au contraire des Nobel, peuvent être attribués à des groupes.» «C’est pour cela que les équipes du CERN ont pu être cette fois distinguées», dit Lyn Evans, responsable de la construction de l’accélérateur LHC. Et de commenter: «Des oligarques russes achètent des clubs de football. Milner, sa passion, c’est la science.»

Dans la communauté scientifique, ces nouveaux prix sont aussi décriés. Le mathématicien Peter Woit, de l’Université Columbia, se demande si récompenser des avancées uniquement conceptuelles est raisonnable: «Pourquoi les jeunes s’attarderaient-ils à trouver des idées qui peuvent être testées s’il est plus facile de décrocher un pactole avec des spéculations invérifiables évoquées à la TV. D’ailleurs, autre souci, quatre des neuf lauréats sont spécialistes de la théorie des cordes», selon laquelle les particules sont constituées d’infimes cordelettes vibrantes – Peter Woit est un pourfendeur notoire de cette théorie.

Le mathématicien critique aussi le fait que, «au lieu de récompenser largement les jeunes, de telles sommes «hors d’échelle» soient données à des chercheurs qui n’en ont plus besoin, certains étant déjà grassement rémunérés»; la moitié des lauréats a été recrutée à prix d’or par l’Institute of Advanced Studies, un prestigieux centre privé en lien avec l’Université de Princeton. «Et, avec l’argent, Yuri Milner leur a aussi donné le pouvoir de sélectionner leurs pairs ensuite. Je pense que le lauréat de cette année sera aussi un théoricien de cordes, à savoir Alexander Polyakov», pariait-il au Temps avant la cérémonie.

«C’est un bon choix, rétorque Yuri Milner, répondant enfin à la question. C’est au comité d’élire ses futurs membres. Sur la durée, je suis sûr qu’il va s’auto-ajuster. Tous les domaines seront représentés.» Quant aux faramineux montants: «Ils sont effectivement attribués ad personam et ne servent pas forcément à sou­tenir des recherches ultérieures», commente Rolf Heuer, directeur du CERN. Mais de glisser: «Leurs récipiendaires savent que ce qu’ils en feront sera observé de près…»

Au final, cette soirée a-t-elle servi l’image de la science? «Vous avez réussi un tour de force, Monsieur Milner: je n’ai jamais vu autant de physiciens si bien habillés!» a plaisanté Fabiola Gianotti, porte-parole de l’expérience Atlas, au CERN. «Toutes les initiatives qui permettent de mettre des visages sur les sciences sont bonnes», applaudit pour sa part Rolf Heuer. Et cette passion pour la science, a-t-elle été transmise? Même Charlie Rose, le journaliste vedette de la chaîne américaine CBS invité en duplex depuis New York à interviewer les physiciens, a pu mesurer combien il restait ardu d’expliquer de manière simple des concepts ultra-complexes. Quant aux nouveaux héros, s’en sentent-ils la carrure? «Je ne sais pas. Je suis heureux avec le travail que je fais, répond Niklas Beisert. Mais cet argent va certainement m’aider à survivre financièrement à Zurich.»

Yuri Milner, lui, ne doute pas de son action. Il vient juste de lancer des prix similaires en sciences de la vie, en attribuant à onze premiers biologistes les 3 millions de son nouveau Breakthrough Prize in Life Sciences.

«Toutes les initiatives permettant de mettre des visages sur les sciences sont bonnes»

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