Environnement

Main basse sur la sardinelle sénégalaise

Autrefois abondantes, les ressources halieutiques au large du Sénégal se raréfient. En cause, une pêche anarchique et le développement des usines de farine de poissons. On célèbre le 8 juin la journée mondiale des océans

La mer regorge d’histoires de pêcheurs prenant le large pour rejoindre des eaux poissonneuses. Basques, bretons… et désormais sénégalais. Originaires de la petite côte, ils sillonnent les rives de l’Atlantique Nord depuis dix ans pour embarquer à Vigo, ou à La Corogne et sur les ports de Bretagne et de Normandie.

«Les Sénégalais sont des lutteurs et des aventuriers. On les retrouve dans tous les pays voisins et dans les ports, en Espagne, en France, même en Italie!» lance Omar Kane, bravache. Dans sa famille à Joal-Fadiouth, tout le monde s’affaire aujourd’hui pour préparer le thieboudiene, le riz au poisson qui nourrit toute la famille chaque midi…

Surexploitation et exode rural

De retour de Lorient, Omar retrouve sa femme et son fils. L’argent qu’il envoie tous les mois paie la pirogue du cadet qui gagne difficilement sa vie dans la pêche locale. Au foyer, deux autres frères sont déjà partis… «Au port, toutes les conversations tournent autour du matériel de plus en plus cher et du poisson qui diminue. Beaucoup aimeraient émigrer, ils voient un avenir incertain dans ce métier», déplore Omar.

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Cinquante mille habitants vivent à Joal, Sérères, Wolofs ou Peuls venus des campagnes qui dépendent du poisson pour leur survie. Il y a quelques années, il était impensable qu’un pêcheur puisse revenir les mains vides. L’upwelling, la remontée de minéraux des grands fonds marins, garantissait au Sénégal un trésor halieutique: la sardinelle. Mais depuis 2006, la surexploitation guette à cause de l’exode rural et de la multiplication des pirogues.

«Une mer morte»

Et sur le port, cette situation inquiète beaucoup les mareyeurs comme Diakhate. «Ces gens que vous voyez, ils viennent partout du Sénégal. On a aussi des Burkinabés, des Guinéens, des Maliens. Ils vont à la pêche, ils passent la nuit, ils passent la journée, ils reviennent, ils ne gagnent rien. Là, actuellement nous avons une mer morte, osons le dire! Parce qu’on a pêché anarchiquement pendant des années. Tout le monde sait ce qui ne va pas et on est là tous à regarder sans rien dire.» Le Sénégal a vu ses stocks de poisson diminuer de 80% sur les vingt dernières années.

Secrétaire général de l’association pour la promotion d’une pêche responsable (APRAPAM), Karim Sall veut nous montrer ce qui se passe au large. Dans l’aire marine protégée qu’il a créée, cet ancien pêcheur passe le plus clair de son temps à relever péniblement les filets déposés par les artisanaux: «Au moment où je vous parle, 21 000 pirogues déclarées pêchent sur 718 km de côtes, avec des techniques dévastatrices: filets dormants ou tournants, pêche à la palangre, au harpon ou à l’explosif! Toutes les espèces sont surexploitées.»

Tout le monde pille, tout le monde pêche. N’importe qui peut pêcher n’importe quoi, n’importe quand, n’importe où, n’importe comment! Ça n’a rien de durable ça!

Haydar Ali, ancien ministre des Pêches

De fait, la prolifération d’une pêche artisanale non réglementée menace l’avenir du principal pilier de l’économie sénégalaise, en termes d’exportations et d’emplois. «Sur la sardinelle, on dit qu’on ne doit pas dépasser 250 000 tonnes par an. Si on les dépasse, on est en train de pêcher le stock. Rien qu’à Joal, à temps plein, on en pêche plus de 150 000», confie Karim Sall.

Une situation d’autant plus grave qu’au large existe une redoutable concurrence: celle de la pêche industrielle. Faute de moyens ou par manque de volonté politique, l’Etat n’exerce aucun contrôle sur ces bateaux, qui pour la plupart sous-déclarent leur tonnage et la quantité de poisson pêché.

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«Tout le monde pille, tout le monde pêche. N’importe qui peut pêcher n’importe quoi, n’importe quand, n’importe où, n’importe comment! Ça n’a rien de durable ça! Maintenant, est-ce qu’on veut aller vers la préservation des ressources pour la pêche artisanale, parce que c’est celle-là qui nous intéresse? Il faut changer nos textes!» affirme Haydar Ali, ancien ministre des Pêches.

Roulés par la farine

Sur toute la côte de l’Afrique de l’Ouest, des unités industrielles ou artisanales de production de farine de poisson se sont implantées pour satisfaire les besoins de l’aquaculture en Europe et en Asie. Et accentuent la pression sur la ressource. Au Sénégal, les exportations de farine de poisson qui n’étaient que de 990 tonnes en 2006, ont atteint 6288 tonnes en 2015.

Il faut aussi responsabiliser ces pêcheurs et ces pêcheurs doivent savoir que nos parents nous ont légué ça et qu’on doit léguer ça à nos enfants

Karim Sall, secrétaire général de l’association pour la promotion d’une pêche responsable 

«Ces pêcheurs-là savent que vendre à une usine, c’est beaucoup plus bénéfique pour eux. Qu’est-ce qu’ils font? Ils vont même aller pêcher des juvéniles. On leur dit: allez-y, pêchez, si vous venez, quelle que soit la production, quelle que soit la quantité, l’usine peut le prendre. La demande de poisson fourrage pour alimenter saumons et carpes, a développé une industrie extrêmement vorace qui truste les ressources halieutiques puisqu’il faut cinq tonnes de sardinelle pour produire une tonne de poisson», explique Gaossou Gueye, président de la confédération des pêcheurs artisanaux de l’Afrique de l’Ouest.

Occupé à chasser les contrevenants avec une seule pirogue, Karim Sall le sait: son combat est une goutte d’eau dans l’océan… «Au lieu de satisfaire les besoins d’une population dont la sécurité alimentaire repose sur le poisson et des milliers d’emplois, le Sénégal préfère développer des sociétés mixtes et une industrie de transformation à capitaux coréens, chinois, russes ou espagnols.»

La pointe de Djifer est un lieu enchanteur. Situé à l’extrême sud de la petite côte, ce petit port de pêche battu par les vents donne accès aux îles du Saloum. C’est la région que Karim a choisie pour intervenir et sauver les mangroves. Avec une petite équipe, petit à petit, il replante les palétuviers qui permettront au poisson de frayer et aux stocks de se reconstituer.

Attente du départ

«Il faut protéger certaines espèces en faisant des repos biologiques pour leur donner le temps de se reproduire. Il faut aussi responsabiliser ces pêcheurs et ces pêcheurs doivent savoir que nos parents nous ont légué ça et qu’on doit léguer ça à nos enfants», plaide Karim Sall. Comme on dit en wolof: «Lepou ngepe lou lenou guene», ce qui appartient à tout le monde, n’appartient à personne!

Près de Dakar, la situation est encore plus critique qu’à Joal. Dans la baie de Hann jonchée de détritus, autrefois l’une des plus belles du Sénégal, les jeunes vivent dans l’attente du départ, passant leur journée sur la plage, assis sur les filets.

«Les jeunes vont partir, pareil pour moi, on va tous partir parce qu’on ne trouve plus de poisson, explique Yorou Sow. C’est pour cela que les jeunes sont obligés d’immigrer clandestinement. L’année dernière, un ami est décédé en Libye, il s’appelait Mahada.» Depuis 2006, plus de 2000 personnes sont parties de cet endroit nommé Yarakh. Six cent cinquante sont mortes et 18 sont portées disparues…

Le vague à l’âme, les pêcheurs sénégalais sont devenus des réfugiés écologiques. Après l’Afrique, ils s’aventurent aujourd’hui partout en Europe, de l’Espagne à l’Italie en passant par la France, là où il reste encore du poisson.

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