Piètres funérailles pour l’Académie des sciences de Russie. L’adieu à la vieille dame fondée en 1724 à l’initiative de Pierre le Grand et mère de 14 Prix Nobel, a eu lieu en petit comité, sans oraison funèbre ni requiem.

C’était le 18 septembre, à deux pas du Kremlin, devant l’imposant bâtiment de la Douma (chambre basse du parlement). Quelques centaines de chercheurs, scientifiques et étudiants s’étaient rassemblés pour protester contre la réforme de l’institution, approuvée au même moment par les députés – 226 voix pour, 107 voix contre, une abstention. Sur le trottoir, la police tardait à entrer en action. L’apparition d’une couronne funéraire et d’un cercueil en carton changea la donne. La symbolique mortuaire, prestement confisquée, fut embarquée à bord d’un fourgon avec quelques récalcitrants. Le cercueil et la couronne serviront de pièce à conviction en cas de poursuites contre les auteurs de la parodie.

Non autorisée, la manifestation n’a pas fait recette. Quelques centaines de personnes, bien peu au regard des 12 millions de Moscovites, et même des 95 000 employés de l’Académie (de l’appariteur au directeur d’institut) répartis sur tout le territoire de la Fédération. Indifférence? Non, tant le projet de réforme définitivement validé par Vladimir Poutine le 27 septembre a suscité l’émoi de la communauté scientifique.

La plupart des têtes pensantes de la Russie ont été choquées avant tout par la méthode. Les chercheurs reconnaissaient sans mal la nécessité de «rationaliser» et de «moderniser» l’institution, pour reprendre les termes chers au président. Mais, en fait de réforme, ils dénoncent une «opération spéciale» menée tambour battant pour confisquer les biens immobiliers conséquents – 2,5 millions de mètres carrés – de l’Académie.

En juin, les députés de la Douma ont sorti de leur chapeau une première version de la réforme. Ses auteurs préfèrent rester anonymes et on peut les comprendre. La loi dit noir sur blanc que la vénérable institution doit être soumise à «liquidation», un peu comme on brade les vieux stocks d’un grand magasin.

Voté au pas de charge, le texte est entré en vigueur le 27 septembre. Le mot «liquidation» a disparu mais l’esprit est resté. L’Académie perd le contrôle de ses instituts de recherche et de ses laboratoires. La bureaucratie prend le relais. Dans un premier temps, trois académies (sciences, médecine, agronomie) vont être réunies. Les académiciens ne voulaient pas de cette refonte, ils l’ont eue. Les discussions entamées en juillet entre Vladimir Poutine et le président de l’Académie, Vladimir Fortov, n’y ont rien fait. Malgré les promesses faites par Vladimir Poutine au début du mois de septembre, les amendements proposés par les scientifiques n’ont pas été retenus, laissant chez les chercheurs un sentiment de trahison.

Propriétés, flux financier, gestion des programmes et du personnel, dorénavant tout sera géré par une «agence» gouvernementale aux contours mal définis. Vladimir Fortov devait la diriger, le président Poutine s’y était engagé. Finalement, Mikhaïl Kotoukov, 37 ans, ex-vice-ministre des Finances, inconnu de la communauté des chercheurs, a été nommé le 19 octobre.

Plus que tout, les scientifiques craignaient de voir Mikhaïl Koval­tchouk, le directeur de l’Institut nucléaire Kourtchatov, prendre la tête de l’institution. Chouchou du maître, l’homme est copieusement détesté par la communauté scientifique. Son portrait est ainsi apparu, lors d’une conférence de l’Académie, accolé à celui de l’agronome Trofim Lyssenko (1898-1976), auteur d’une théorie génétique bidon mais ami de Staline. Manipulateur et sans scrupule, Trofim Lyssenko fit interdire les recherches génétiques, une «pseudoscience» disait-il, et contribua au massacre d’une bonne partie des généticiens, de 1940 à 1950.

C’est par Mikhaïl Kovaltchouk que la réforme est arrivée. En mai, le physicien se représentait à l’élection de directeur de l’Institut de cristallographie de Moscou, une routine, pensait celui qui dirige cet établissement depuis 1998. Au point qu’il ne se déplaça pas le jour du vote.

Au moment du décompte des voix, seules 66 personnes avaient voté pour lui au lieu des 73 nécessaires. Un nouveau scrutin fut prestement organisé. Le résultat se révéla plus désastreux encore. Mikhaïl Kovaltchouk dut se contenter du titre de directeur ad interim. Un mois plus tard, Vladimir Poutine ripostait à la mauvaise manière faite à son ami en annonçant sa réforme.

Le coup est rude, car l’institution se trouve privée de son fleuron: l’élection à bulletin secret des directeurs par les collectifs de chercheurs. Un scrutin sans bourrage d’urnes, véritable rareté dans la Russie poutinienne. Désormais, les élections deviennent une pure formalité, puisqu’il faut l’accord des fonctionnaires pour désigner des candidats.

Ni les tsars ni les soviets n’avaient osé aller jusque-là. En 1979, le dirigeant soviétique Leonid Brejnev demanda au président de l’Académie, à l’époque Anatoli Alexandrov, de retirer son titre à l’académicien Andreï Sakharov, Prix Nobel de la paix 1975 et critique du régime. Peine perdue, rétorqua Alexandrov, car pour être exclu il faut avoir contre soi les deux tiers des votants, un processus difficile à contrôler car le vote est secret. Les dirigeants du Politburo durent renoncer. Sakharov garda son titre et son bureau pendant toute la durée de son exil à Gorki.

Pour la plupart des chercheurs, la réforme est une pilule amère. «Les recherches seront dirigées par des bureaucrates qui n’y comprennent pas grand-chose. Ils risquent d’imposer aux chercheurs des contrôles de plus en plus lourds et dépourvus de sens», assure Askold Ivantchik, 48 ans, membre-correspondant de l’Académie.

Cet historien vit entre Moscou et Bordeaux – il est directeur de recherche au CNRS. Depuis son bureau de Moscou, situé au 32e étage du bâtiment blanc et or de l’Académie, avec vue imprenable sur la ville, les forêts denses et les méandres de la Moskova, il craint le pire: «L’Académie aura un rôle purement consultatif lors de la nomination des directeurs, l’élaboration des programmes de recherche et l’attribution des financements.» Cela tient aussi à la conception du texte. Selon lui, au lieu de s’inspirer du modèle américain, avec ses exigences de rentabilité, les auteurs de la loi auraient dû davantage coller au «modèle européen», de type CNRS.

Il est vrai que l’Académie représente un enjeu financier majeur. Richement dotée, elle administre un patrimoine immobilier considérable – hôtels particuliers, bâtiments historiques avec parcs au centre de Moscou. Jadis, la propriété privée n’existait pas, tout était aux mains de l’Etat. Vingt-deux ans après l’effondrement de l’URSS, c’est encore le cas pour les trois quarts des immeubles et des terres.

Jusque-là, le praesidium de l’Académie gérait ces biens conjointement avec le Département des propriétés de l’Etat. Le nouveau texte y a mis fin. Pour le reste, un grand flou domine. «La seule chose que je peux dire avec certitude, c’est que nous sommes dans l’incertitude, souligne Vladimir Martchenko, enseignant et docteur en physique. L’oukase a été publié, des changements vont se produire. Mais lesquels?»

L’institut de recherche dont il dépend, créé en 1934 par le savant Piotr Kapitsa, est un havre de paix, loin du brouhaha de l’avenue Leninski et de ses 4x4 lancés à tombeau ouvert. Dans la salle où les chercheurs se retrouvent pour siroter un café, l’esprit du génial Kapitsa, Prix Nobel de physique en 1978, est toujours là. Ses photos ornent les murs, ainsi que celles de Lev Landau, son successeur à la tête de l’institut. Tombé en 1938 dans les griffes du NKVD, la police politique, Lev Landau fut expédié au goulag. Il fut libéré grâce à Kapitsa, qui fit des pieds et des mains pour le tirer de là.

Les purges n’épargnaient personne. Sergueï Korolev, le père du Spoutnik, fut extrait in extremis du goulag pour reprendre ses recherches; Nikolaï Vavilov, qui avait accumulé la plus vaste collection de semences, mourut de faim à la prison de Saratov en 1943; Piotr Kapitsa lui-même fut interdit de sortie du pays en 1935, avant de tomber en disgrâce en 1945 – il avait osé tenir tête à Lavrenti Beria, chef de la police politique, patron du programme nucléaire soviétique.

La maison du parc où résidait la famille Kapitsa est devenue un musée. Les visiteurs y sont plutôt rares. Avec sa bâtisse à colonnades, son parc et son étang, la propriété attirera certainement les convoitises des promoteurs dans un quartier où le prix du mètre carré atteint facilement 5000 euros.

La loi est donc entrée en vigueur. Les manifestants sont rentrés chez eux et le cercueil en carton de l’Académie dort dans un commissariat. Licenciements, restrictions budgétaires, captations de bâtiments sont redoutés. «Les scientifiques, en premier lieu les plus jeunes et les plus mobiles, vont quitter le pays ou changer de travail. La fuite sera massive, pour la bonne raison qu’il n’y a pas de perspective dans le cadre de ce système politique. La science en fera les frais», prévient Alexeï Zakharov, chargé de cours à l’Ecole supérieure d’économie, dans une tribune publiée par le quotidien Vedomosti le 3 octobre.

De quoi nourrir le thème douloureux de la fuite des cerveaux. Depuis la chute de l’URSS en 1991, des dizaines de milliers de chercheurs ont pris le chemin de l’étranger, tels Andre Geim et Konstantin Novoselov, lauréats du Prix Nobel de physique 2010. Diplômés tous deux de l’Institut de physique et de technologie de Moscou, ils ont quitté le pays au tournant des années 1990 et ont été recrutés par l’Université de Manchester. Revenir en Russie? Ils n’y songent même pas, étant donné le manque de moyens et la faible compétitivité, ainsi que la toute-puissance bureaucratique, que la réforme de l’Académie des sciences n’est pas près d’atténuer.