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Rongés par une épidémie depuis 2013, ces arbres qu’on dit millénaires se dessèchent lentement tandis que la science cherche un remède / Eddy Mottaz

Agriculture

Malgré les injonctions de Bruxelles, l’Italie rechigne à arracher ses oliviers malades

Fortes crispations en Italie autour de l’abattage des oliviers des Pouilles atteints par une épidémie. A cela s’ajoute une grave crise de confiance envers le discours scientifique

Peut-on imaginer symbole plus dévoyé? Emblèmes de paix et de longévité, les oliviers de la région des Pouilles – le talon de la botte italienne – sont au cœur d’une catastrophe écologique, économique, politique et sociale sans précédent.

Rongés par une épidémie depuis 2013, ces arbres qu’on dit millénaires se dessèchent lentement tandis que la science cherche un remède. En attendant, les crispations s’intensifient au sujet des mesures à mettre en place pour empêcher la propagation de la maladie.

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Le complexe du dessèchement rapide de l’olivier (CoDiRO selon l’acronyme italien) est une maladie provoquée par une bactérie, Xylella fastidiosa, qui se loge dans les vaisseaux des arbres, ce qui empêche la sève d’y circuler et provoque la mort par étouffement. Très contagieux, le CoDiRO est transmis par des insectes suceurs de sève tels que la cicadelle. Plus d’un million d’oliviers seraient contaminés dans les Pouilles.

Face à ce mal incurable, la seule option consiste à confiner la maladie en arrachant les oliviers malades. Mais l’Italie est accusée par la Commission européenne de traîner les pieds. Mi-juillet, Bruxelles a adressé au gouvernement italien une nouvelle lettre de mise en demeure au sujet de «ses obligations concernant les mesures d’éradication et d’enrayement de l’épidémie». La Commission craint en effet que, sans abattage, l’épidémie de CoDiRO se propage dans toute l’Europe.

Scepticisme envers l’Europe

Tous les ingrédients semblent hélas réunis pour un maintien du statu quo. Face aux injonctions européennes s’est constitué un front d’opposition locale réunissant cultivateurs, associations de défense de l’environnement, une bonne partie de l’opinion publique ainsi que des politiques frileux de prendre des décisions forcément impopulaires.

Lire aussi: Opposition à l’abattage des oliviers malades

Comment en est-on arrivé là? Pour le comprendre, il faut remonter à avril 2015, lorsque Bruxelles a ordonné à l’Italie de contenir l’épidémie dans la seule région des Pouilles, considérée comme perdue. Le plan mis en place par le gouvernement consistait à élargir une «zone tampon» d’une cinquantaine de kilomètres de long sur une dizaine de large.

Barrant le talon de la botte italienne, cette zone d’exclusion était censée empêcher la progression de l’épidémie plus au nord. Tous les arbres malades s’y trouvant devaient être arrachés, tout comme les autres végétaux susceptibles d’être contaminés dans un rayon de 100 mètres. Outre les oliviers, près de 300 espèces sont concernées.

Sur le banc des accusés

Les choses ont tourné court fin 2015, avec la mise en examen de neuf biologistes de l’Institut de protection des plantes à Bari, ainsi que du commissaire extraordinaire chargé de la coordination de la lutte contre la bactérie. Les chercheurs sont soupçonnés d’avoir, délibérément ou non, introduit dans les Pouilles la bactérie Xylella fastidiosa, le micro-organisme responsable de l’épidémie. Diffusion d’une maladie des végétaux, présentation de fausses informations et de faux éléments matériels auprès de personnes publiques, pollution environnementale, destruction de paysages remarquables, etc.: les charges qui pèsent sur les dix prévenus sont lourdes.

Autre fait inquiétant, la responsabilité de Xylella fastidiosa a été remise en question par le substitut du procureur de Lecce, Elsa Valeria Mignone, qui a repris l’un des principaux arguments du front anti-abattage, pour lequel le CoDiRO est provoqué par un champignon et non une bactérie.

Cet ahurissant blocage, au mépris des connaissances scientifiques, témoigne d’une profonde défiance envers le monde de la recherche, dans ce pays qui avait déjà envoyé des sismologues sur le banc des accusés suite au tremblement de terre de l’Aquila en 2009. On leur reprochait d’avoir sous-évalué les risques de cette catastrophe qui avait fait plus de 300 morts.

La thèse du champignon

Les propos des anti-abattage n’ont pourtant aucun fondement scientifique, balaie Thierry Candresse, directeur de l’unité Biologie du fruit et pathologie à l’Institut national français de la recherche agronomique (INRA) à Bordeaux. «Depuis 2013, il n’y a eu, à aucun moment, une remise en question de la responsabilité de Xylella fastidiosa dans le dessèchement des oliviers, et ce d’autant plus que depuis, des tests d’inoculation de la bactérie sur des oliviers ont montré qu’elle provoquait bien la maladie.» Une expertise de l’Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA) avait en outre écarté la thèse du champignon l’an dernier.

Les oliviers sont intrinsèquement liés à la population des Pouilles. Non seulement ils font partie de leur identité, mais ils constituent aussi le principal attrait touristique de la région, une source de revenus, ainsi qu’une espèce clé de l’écosystème local

L’accusation portée contre les scientifiques a évidemment suscité un tollé dans leur communauté. «Il y a une incohérence manifeste, analyse Thierry Candresse. D’un côté, on accuse ces chercheurs italiens d’avoir introduit la bactérie dans les Pouilles, et de l’autre on martèle que ce n’est pas Xylella la responsable…»

Le spécialiste précise en outre que pour que la maladie se propage, il faut l’existence de toute une chaîne de transmission, la présence du pathogène seul ne suffisant pas. «Vous pouvez tartiner un olivier de Xylella, il ne tombera pas malade: la bactérie est introduite dans la sève de l’arbre par de petits insectes», illustre le chercheur.

Mais qu’importe, le discours scientifique, avec sa prudence d’usage, passe mal auprès de la population, qui exige des réponses. «L’épidémie de Xylella témoigne d’une érosion de la position de l’expertise scientifique», déplore Thierry Candresse.

Il faut dire que le tissu local a longtemps été laissé pour compte. Le Temps l’avait constaté, au printemps 2015, lors d’un reportage sur place. Peu voire pas informés, les cultivateurs d’oliviers s’échangeaient des bribes d’informations sur la place du village… laissant libre cours aux rumeurs les plus folles: pour certains, Monsanto aurait fomenté l’épidémie, pour d’autres ce serait un coup de promoteurs immobiliers désireux de mettre la main sur la région, etc. «Nos informations, c’est le téléphone arabe», plaisantait alors Antonio, producteur d’olives installé non loin de Gallipoli.

Prise en compte du contexte local

Toujours est-il que cette crise baignant dans un double scepticisme, anti-Europe et anti-science, fait perdre un temps précieux pour la gestion de la crise. Les arbres infectés ne montrent en effet aucun symptôme pendant un à deux ans. Si bien qu’à l’heure actuelle, de nombreux oliviers situés au-delà de la zone tampon sont sans doute déjà infectés. L’estimation d’un million d’oliviers perdus est donc probablement bien en deçà de la réalité.

A lire aussi: La justice ordonne la destruction des végétaux près des oliviers infectés par la bactérie Xylella

Il s’agit donc pour la Commission européenne de reprendre les abattages au plus vite, cette fois en adoptant une nouvelle stratégie. «L’Europe aurait dû s’attendre à de tels troubles sociaux», écrit Rodrigo Almeida, de l’Université de Californie à Berkeley, dans la revue Science.

Et le scientifique d’expliquer: «Les oliviers sont intrinsèquement liés à la population des Pouilles. Non seulement ils font partie de leur identité, mais ils constituent aussi le principal attrait touristique de la région, une source de revenus, ainsi qu’une espèce clé de l’écosystème local. La leçon à tirer de cette épidémie, c’est qu’il faut mettre en place des stratégies allant au-delà du seul aspect technique, en prenant en compte le contexte politique, économique, culturel et social au niveau local.»

Début juin, la Cour de justice européenne a tranché: le plan de la Commission européenne est bel et bien légal, et les abattages doivent reprendre. Reste à voir ce qu’en feront les autorités apuliennes. L’Italie doit répondre à la mise en demeure de Bruxelles d’ici à la mi-août. En attendant, Xylella fastidiosa continue de progresser.

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