Plantes badass (1/3)

Le mancenillier, l’arbre dont sont tissés les cauchemars

Version végane du ratel, le mancenillier est l'arbre le plus dangereux du monde selon le «Livre Guinness des records». Et ouvre logiquement notre série sur les plantes badass

Vous avez frissonné devant les animaux badass? Attendez de rencontrer les plantes badass! Toxiques, résistantes ou encore puantes, elles nous rappellent que le règne végétal n’est pas en reste question «badasserie». Oh yeah!

 

Heureusement qu’il n’a pas de jambes, le mancenillier. C’est certainement l’arbre le plus badass* de la planète. Car même en restant planté sur les plages ou dans les forêts côtières des Caraïbes, il parvient à ruiner les vacances des imprudents touristes qui osent s’approcher de son écorce. Ce n’est pas sans raison que le Livre Guinness des records l’a nommé «l’arbre le plus dangereux du monde» en 2011. Ou que les Espagnols l’appellent l’arbre de la mort.

Hippomane mancinellais est le cousin qui a mal tourné dans la famille des euphorbiacées, qui compte notamment le ricin et le manioc. Son nom vient de l’espagnol manzanilla, «petite pomme», en raison de ses fruits ronds à l’allure et au parfum de mignonnes pommes reinettes toutes rondelettes. C’est évidemment un piège, comme dans la Bible ou dans Blanche-Neige: une sève laiteuse qui coule dans ses vaisseaux rend les fruits tellement empoisonnés qu’il paraît que Poison Ivy en est verte de jalousie.

Version végane du ratel

Certains Amérindiens tels que les Calusa de Floride avaient bien compris – sans doute initialement à leurs dépens – qu’il ne fallait pas jouer au plus fin avec le mancenillier. Ils imprégnaient leurs flèches de la sève de l’arbre. Certains récits historiques relatent ainsi la mort en 1521 du conquistador espagnol Juan Ponce de Leon peu de temps après que celui-ci eut été blessé à l’épaule par un tel projectile. Plus raffiné, un supplice consistait à attacher les captifs au tronc de l’arbre, garantissant une mort lente et douloureuse. Qui s’y frotte, s’y pique: ce maudit fluide contient du phorbol, un composé diterpénique connu pour ses propriétés hautement irritantes, provoquant brûlures, cloques et inflammations cutanées.

A ce stade de la lecture, vous êtes certainement convaincu que le mancenillier est une sorte de version végane du ratel – l’animal le plus badass. Sauf que cette engeance végétale damnée est loin d’en avoir fini avec nous. Le simple fait de se tenir sous ses branches lors d’une pluie peut entraîner l’un des symptômes susmentionnés, comme en ont fait les frais quatre étudiants américains dont les cas ont été consignés en 2011 dans le Journal of Travel Medicine.

Evidemment, les blessures les plus graves surviennent si l’on a l’imprudence de goûter aux fruits défendus. Une pomme achetée, un séjour à l’hôpital offert! Brûlures du pharynx et de l’œsophage figurent parmi les atteintes les plus fréquentes. Certaines victimes présentent un œdème laryngé, autrement dit une dangereuse boursouflure de la partie supérieure de la gorge et des cordes vocales qui fait risquer un étouffement. Le mancenillier prend toutes les précautions pour que ses proies n’appellent pas à l’aide.

Outrecuidant cellulosique

Un article paru en avril 2019 dans la revue Toxicon relate un tel cas d’empoisonnement chez une femme âgée de 59 ans qui passait ses vacances sur les îles des Saintes, territoire rattaché à la Guadeloupe française. Une demi-heure après avoir ingéré quatre (!) fruits, la patiente fut prise de vomissements, de diarrhées et de douleurs oropharyngées et abdominales. Les secours constatèrent chez cette femme une pression artérielle de 90/60 millimètres de mercure (mmHg) ainsi qu’une fréquence cardiaque de 50 battements par minute, des valeurs très basses qui nécessitèrent une surveillance intensive durant vingt-quatre heures ainsi que l’injection de plus de 5 litres de soluté de remplissage vasculaire, afin de maintenir ses constantes à des niveaux stables. Deux semaines après l’empoisonnement, sa pression artérielle demeurait modérée: 100/60 mmHg, et sa fréquence cardiaque inchangée, sans symptômes particuliers.

Mais qu’attendons-nous pour montrer à cet outrecuidant cellulosique de quel bois on se chauffe, c’est-à-dire le sien, vous demandez-vous. Pauvres inconscients. Des aventuriers ont essayé de le brûler, pensez-vous. Ils l’ont payé cher: la fumée qui se dégage de la combustion du mancenillier est si toxique qu’elle rend aveugles les apprentis bûcherons, de manière temporaire, voire définitive. De fait, il vaut mieux les laisser tranquilles. Dans les Antilles, ils sont généralement marqués d’un gros X ou d’un large trait de peinture rouge. Alors la prochaine fois que vous penserez que les plantes sont des imbéciles, méfiez-vous quand même qu’un mancenillier ne vous ait pas entendu…



* Badass
Adjectif (anglais badass). Se dit d’une personne, d’un animal ou d’une plante dont l’attitude, l’apparence, le côté dur à cuire ou le comportement extrême le rendent à la fois terrifiant et cool. Qu’est-ce qu’il est badass, Chuck Norris!

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