Climat

Le manchot royal, champion de l'adaptation polaire, à son tour menacé

Plus de 70% de la population mondiale de cet oiseau marin subantarctique pourrait avoir disparu avant la fin du siècle en raison de la fragmentation de son habitat, suggère une étude internationale

C’est un héros méconnu, plus vulnérable que prévu, que donne à voir une étude parue dans la revue Nature Climate Change le 26 février. Ce héros à plumes, c’est le manchot royal. De longue date, il s’est fait voler la vedette par son grand cousin, le manchot empereur: dès 2005, La Marche de l’empereur, film à succès planétaire, propulsait au rang de mythe cet oiseau emblématique de l’Antarctique.

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Le manchot royal est plus petit, plus discret que son prestigieux cousin. Mais sous les 40es rugissants, il n’en est pas moins un champion de la survie en milieu hostile. Attention pourtant: sa capacité d’adaptation à des variations climatiques rapides pourrait être mise en défaut. Plus de 70% de la population mondiale de manchots royaux, qui nichent aujourd’hui sur les îles subantarctiques de Crozet, Kerguelen et Marion/Prince-Edouard, pourraient n’être plus qu’un souvenir avant la fin du siècle: les changements climatiques les forceront bientôt à s’exiler vers le sud ou à disparaître.

L’étude a été conduite par Céline Le Bohec (CNRS-Université de Strasbourg, France, et Centre scientifique de Monaco) et Emiliano Trucchi (de l’Université de Ferrare, Italie). «Pour les manchots des régions subantarctiques, le problème est encore plus compliqué: il n’existe qu’une poignée d’îles dans l’océan Austral, et très peu ont la capacité d’accueillir les gigantesques colonies que nous connaissons aujourd’hui», ajoute Robin Cristofari, premier auteur.

Nageur hors pair

Incapable de voler mais nageur hors pair, le manchot royal se regroupe en colonies qui abritent des dizaines, voire des centaines de milliers d’individus. Pour boucler son cycle de reproduction, il doit accomplir un parcours du combattant. C’est une fois le poussin éclos que les vraies difficultés commencent. Les parents le nourrissent durant onze mois, soit une très longue période, avant qu’il ne devienne indépendant.

Les auteurs ont eu recours à une approche «très intéressante pour modéliser en détail les effets des changements climatiques sur une espèce», estime Astrid Willener, qui a effectué un doctorat sur cet oiseau à l’Université de Roehampton (Royaume-Uni). «Nous avons développé un modèle de niche écologique qui inclut trois contraintes biophysiques majeures pour le manchot royal. Une colonie, en effet, ne peut exister que si elle dispose de terres insulaires et sans glace; si l’île se trouve à une distance maximale de la zone d’alimentation; et s’il existe une faible concentration de banquise autour de l’île durant l’hiver», explique Céline Le Bohec.

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En été, durant le premier mois d’existence du poussin, l’un des parents le garde en continu tandis que l’autre part pêcher; mâle et femelle alternent. Les parents s’alimentent alors au front polaire antarctique, zone qui concentre d’énormes quantités de poissons. Là, le manchot royal plonge à des profondeurs de 70 à 200 mètres pour trouver ses proies favorites: poissons-lanternes, céphalopodes et krill.

Le modèle prédit que, pour la plupart des colonies, la durée du voyage alimentaire des parents dépassera bientôt les capacités de résistance des poussins à un jeûne prolongé

Problème: le réchauffement des océans chasse ce «grenier d’abondance» vers le sud. Pour les parents, la distance à parcourir s’accroît. Or «si les voyages dépassent une dizaine de jours, le poussin ne va pas survivre car l’adulte présent n’aura plus de nourriture dans son estomac pour l’alimenter.» Cette phase est donc critique pour le succès reproducteur.

Le modèle prédit que, pour la plupart des colonies, la durée du voyage alimentaire des parents dépassera bientôt les capacités de résistance des poussins à un jeûne prolongé. D’où une chute rapide des populations, ou, pour les plus chanceuses, leur déplacement vers des refuges plus au sud.

Démographie du passé

La grande originalité de cette étude est d’avoir validé ce modèle par deux méthodes. Grâce aux données actuelles, d’abord. «En entrant dans notre modèle les variables climatiques de la période 1981-2005, nous retrouvons la répartition actuelle de l’espèce», se réjouit Céline Le Bohec. La seconde validation fait appel aux données du génome de 163 individus, issus de 13 colonies. «Nous avons ainsi reconstitué la démographie passée du manchot royal, en lien avec leurs habitats passés.»

Ainsi, le manchot royal a subi deux «goulots d’étranglement» au cours du pléistocène: une proportion importante de l’espèce a disparu il y a environ 50 000 ans, puis lors du dernier maximum glaciaire, il y a 20 000 ans. Ensuite, il y a 10 000 à 17 000 ans, l’espèce a connu une forte croissance démographique qui a débouché sur un plateau. Dans l’archipel de Crozet, la population compte aujourd’hui environ 1 million de couples.

«La validation de notre modèle sur plus de 25 000 ans nous permet de l’utiliser avec assurance, en combinaison avec des scénarios climatiques établis par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, pour prédire la répartition future de l’espèce.»

Le manchot royal est actuellement classé «préoccupation mineure» sur la liste rouge de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature). Mais «si aucune action n’est rapidement mise en place pour stopper ou contrôler le réchauffement climatique, l’espèce va certainement être classée quasi menacée (NT), vulnérable (VU) ou en danger (EN)», estime Céline Le Bohec.

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