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La viande crue est bien plus facile à mastiquer que les légumes crus.
© MAURICIO ANTON

Evolution

Manger de la viande, une habitude qui a façonné l'homme moderne

Plus facile à mastiquer, l’arrivée de la viande dans les assiettes des hommes préhistoriques aurait façonné la morphologie humaine

Plutôt végétariens, ou carrément portés sur la viande? L’étude du menu de nos ancêtres donne lieu à de nombreux travaux, toutes disciplines scientifiques confondues. Dans une nouvelle étude publiée le 10 mars dans la revue Nature, des paléoanthropologues de l’Université Harvard se sont penchés sur la façon dont Homo erectus mastiquait ses aliments. D’après les auteurs, c’est l’introduction de viande crue dans son menu, couplée à l’utilisation d’outils pour faciliter la mastication, qui a satisfait les besoins énergétiques de cette espèce, lui permettant de développer d’autres caractéristiques physiques.

Les vestiges archéologiques de l’Homo erectus, qui est apparu il y a quelque 1,5 million d’années, interrogent les spécialistes. Cet ancêtre au squelette robuste et à la boîte crânienne volumineuse avait nécessairement d’importants besoins caloriques (le cerveau étant l’organe le plus énergivore). Pourtant, sa capacité à ingurgiter des calories est inférieure à celle de ses prédécesseurs: ses dents sont plus petites et ses muscles masticatoires moins développés.

Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer cette bizarrerie. Certains ont suggéré qu’Homo erectus aurait pu intégrer la viande à son menu, pour des repas plus énergétiques. Problème, celle-ci est difficile à mastiquer et à avaler. L’homininé aurait pu résoudre ce problème en la cuisant sur un feu. Sauf que cette technique n’est apparue qu’il y a 500 000 ans, soit bien après l’émergence d’Homo erectus.

Restent donc les outils. Homo erectus pouvait facilement pilonner ou trancher ses aliments. Suffisamment pour expliquer ces traits morphologiques? C’est ce que Katherine Zink et Daniel Lieberman ont cherché à vérifier.

Chèvre et tubercules

Ils ont pour cela donné à des volontaires des aliments crus soit entiers, soit coupés, soit écrasés: de la viande de chèvre ainsi que des tubercules (carottes, betteraves et ignames), similaires à ce que devait manger Homo erectus. Les cobayes ont dû mastiquer et recracher ces aliments juste avant de les avaler, et leurs efforts déployés (nombre de mastications, force musculaire développée, etc.) ainsi que l’aspect de leur régurgitation (nombre et tailles des particules) ont été mesurés. «Notre dentition est très similaire à celle d’Homo erectus, a indiqué Daniel Lieberman pour justifier ce protocole. Même un dentiste ne saurait faire la différence entre les deux».

La viande de chèvre est élastique comme du chewing-gum, il est très difficile de la découper avec nos dents.

Les résultats sont tombés quelques bouchées plus tard. Malgré sa texture coriace, la viande de chèvre s’est avérée bien plus facile à mastiquer que les légumes. A apport calorique égal, elle exige 39% de mastications en moins, et une force musculaire 46% moins importante. Malgré tout, les participants se sont montrés incapables de l’avaler, non à cause du goût, mais en raison de l’impossibilité de la couper: «La viande de chèvre est élastique comme du chewing-gum, il est très difficile de la découper avec nos dents», a expliqué Katherine Zink, qui a eu la terrible tâche de récolter et d’examiner toutes ces régurgitations.

Mastiquer des légumes est exigeant

Répétant l’expérience avec les aliments tranchés, les participants ont recraché des morceaux de viande presque deux fois plus petits, tout en développant une force musculaire 32% moins élevée qu’avec des aliments entiers. Aucune différence notable n’a été mesurée avec les légumes. Quant aux aliments écrasés, ils n’ont entraîné aucune différence en ce qui concerne la viande, alors que les légumes ont été mastiqués légèrement plus facilement.

L’introduction de viande dans le menu des homininés a considérablement diminué l’énergie nécessaire à la mastication, résume Katherine Zink: «Comparé à un menu végétarien, la mastication d’un repas comprenant un tiers de viande tranchée nécessite une force musculaire totale 20% moins élevée.» Ce qui fait dire à Daniel Lieberman qu’en affranchissant l’homme d’une telle dépense énergétique, l’arrivée de la viande et des outils a permis l’émergence d’autres caractéristiques morphologiques, par exemple «un nez et une mâchoire moins prononcés, ce qui a modifié tout l’équilibre de la tête et a permis des déplacements plus rapides».

Façonnés par la viande

«Le fait d’avoir mis des chiffres sur l’impact énergétique de l’alimentation est intéressant, commente Vincent Balter, de l’Ecole Normale Supérieure à Lyon. Mais les auteurs vont sans doute un peu vite en disant que la viande et les outils ont contribué à définir la morphologie de l’homme. Etablir des relations entre forme et fonction est toujours risqué». Ce géochimiste a publié une étude sur le sujet en 2012: en analysant la composition chimique des dents d’Homo erectus, il avait pu confirmer, entre autres, son penchant pour la viande. Mais sans rien conclure quant à sa morphologie.

«Ce n’est pas le seul fait de manger de la viande qui a façonné l’espèce humaine, se défend Daniel Lieberman. La cueillette, le langage et de nombreux autres facteurs y ont également contribué. Et parmi ceux-ci, sans doute, l’introduction de la viande dans nos assiettes».

Dossier
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