Environnement

Dans les marais irakiens, entre survie et espoir

Ravagés par Saddam Hussein dans les années 1990, les marais irakiens ont récemment été classés au Patrimoine mondial de l’Unesco. Une distinction bienvenue pour cet écosystème d’exception

La mélopée couvre le ronronnement du moteur. Tantôt nasillarde, tantôt gutturale, la voix d’Abou Haider accompagne la progression de sa longue barque effilée dans les voies d’eau qui s’ouvrent au milieu des roseaux. La complainte conte l’amour et le labeur, seul quotidien des 300 000 habitants des marais irakiens.

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Né à Choubaich, au cœur de cette zone humide dans le delta du Tigre et de l’Euphrate, à cheval entre le sud de l’Irak et l’Iran, il en connaît chaque recoin. Le visage buriné, couvert d’un keffieh noir et blanc, il s’interrompt pour interpeller un troupeau de buffles nageant au fil des roseaux. Ils sont ici les maîtres des lieux et la principale source de revenus de centaines de familles qui vivent modestement dans des maisons de palme dressées sur les îlots enveloppés de brume.

La barque s’arrête devant la ferme familiale qu’Oum Mahdi gère trois semaines en alternance avec la seconde épouse de son mari, policier à Majar Al-Kébir. Leurs quinze enfants les aident à élever les buffles, préparer le fromage, couper les roseaux, tisser les palmes, pêcher, et s’approvisionner en eau et en vivres en ville. Leur passion pour le Real Madrid est ce qui singularise le plus leur quotidien de celui de leurs ancêtres des marais mésopotamiens, berceau, il y a 5 000 ans, de la civilisation sumérienne et lieu du mythique jardin d’Eden de la Genèse. Les marais ne s’étendent désormais plus que sur 4 000 kilomètres carrés, mais cet écosystème, plus vaste que la Camargue, abrite une riche biodiversité et accueille des millions d’oiseaux migrateurs. Ce site exceptionnel bénéficie d’une reconnaissance internationale depuis son inscription fin juillet au Patrimoine mondial de l’Unesco.

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La survie des marais irakiens est un miracle. L’ancien président Saddam Hussein les avait condamnés à disparaître après la rébellion chiite qui embrassa le Sud irakien en 1991. Pour venir à bout des rebelles qui y avaient pris le maquis, le dictateur sunnite a asséché ces marais inaccessibles à ses chars en construisant digues et canaux. Seuls 50000 habitants ont eu les moyens de rester y vivre. «L’exil a été un déchirement pour mon père et ma famille», se souvient Jassem Al-Assadi, un ingénieur hydraulique âgé de 60 ans qui a grandi dans les marais centraux, près de Choubaich.

Risque de disparition

Après la chute du dictateur, en avril 2003, il est revenu casser les digues avec les autres habitants. Il a consacré sa vie à la restauration des marais au sein du ministère des ressources en eau et de l’ONG Nature Iraq, fondée avec Azzam Alwach, Prix Goldman pour l’environnement 2013. «La réponse de la nature a été miraculeuse. En quelques mois, la végétation et la biodiversité ont fait un retour spectaculaire», loue Hassan Al-Janabi, qui était alors chargé du dossier au ministère.

Comme tout écosystème fragile, le risque d’une disparition des marais n’est pas écarté. Ils subissent de plein fouet le réchauffement climatique. Les sécheresses de 2008-2009 puis celle de 2015 ont eu des effets dévastateurs sur le débit et la qualité de l’eau. Les éleveurs de buffles doivent recomposer le cheptel perdu en 2015. Oum Mahdi a perdu 25 de ses 60 buffles à cause de la salinité de l’eau. Les pêcheurs se plaignent de ne trouver que de petits poissons ou des espèces de piètre qualité. Désignant une sorte de daurade mouchetée, Ali peste: «Ce poisson pullule. Il a été amené d’Egypte ou par les Américains en 2003. En tout cas, il n’était pas là avant.» «C’est normal, il avait peur du parti Baas [de Saddam Hussein]», lui rétorque un autre, d’un trait d’humour typiquement irakien.

Les effets des aléas climatiques sont aggravés par une gestion de l’eau défaillante. Les agriculteurs continuent d’irriguer par inondation, plutôt qu’au goutte-à-goutte, plus adapté aux économies d’eau. A l’échelon national, la répartition de l’eau entre les provinces n’est pas optimale. «Le pays est bien couvert en termes d’infrastructures, mais elles sont parfois gérées de façon aléatoire du fait de la forte décentralisation et des intérêts conflictuels entre autorités locales», déplore M. Janabi. De nombreux barrages se trouvent au Kurdistan irakien, hors du contrôle de Bagdad. Ceux qui se trouvent sur les territoires qui ont été conquis par l’organisation Etat islamique (EI) en 2014 ne sont plus en bon état de fonctionnement.

Pesticides et eaux usées

Les années de guerre ont détérioré les infrastructures et les réseaux de canalisation. Les projets de restauration sont à l’arrêt. La crise économique consécutive à la chute des cours du pétrole, qui représente 90% des ressources du pays, a vidé les caisses de l’Etat. Le piètre état des stations d’épuration ou leur manque d’alimentation en électricité aggravent la pollution des marais. «Ils sont en aval du bassin-versant, donc collectent toute la pollution des pesticides et des eaux usées de la Turquie à l’Irak», note Sarah Hassan, de l’ONG Nature Iraq.

Aucun site n’a jusqu’alors été inscrit à l’Unesco, faisant le lien entre la civilisation et son environnement. Or, la civilisation sumérienne est apparue grâce aux zones humides

La Turquie, voisin hydrohégémonique au Nord, où l’Euphrate et le Tigre prennent leur source avant de serpenter à travers la Syrie et l’Iran, est accusée de s’approprier l’eau des fleuves pour les barrages du projet GAP, destiné à développer l’agriculture intensive dans les plaines anatoliennes. Une fois achevé, le nouvel ouvrage d’Ilisu pourrait réduire le débit du Tigre de 40%. «On n’a aucune prise sur les barrages qui se trouvent en Turquie, en Syrie et en Iran. On ne peut que réagir à ce qu’ils font», déplore Hassan Al-Janabi, qui plaide pour une approche par bassin-versant et une solidarité entre amont et aval. Pressenti pour devenir ministre des ressources en eau, il se dit optimiste sur l’objectif que s’est fixé le gouvernement d’allouer 5,25 milliards de mètres cubes d’eau par an aux marais pour qu’ils retrouvent, à l’horizon 2035, 75% de leur surface initiale – contre 40% aujourd’hui.

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A Choubaich, les habitants ont placé tous leurs espoirs dans l’inscription des marais sur la liste du Patrimoine mondial de l’humanité de l’Unesco. Le dossier, présenté début 2014, est inédit. Il combine quatre sites naturels – les marais de l’Ouest et centraux, ceux d’Hammar et d’Haouizeh – et trois sites du patrimoine sumérien: Ur, sa capitale et cité du prophète Abraham, Uruk et Eridu. «Aucun site n’avait jusqu’alors été inscrit à l’Unesco, faisant le lien entre la civilisation et son environnement. Or, la civilisation sumérienne est apparue grâce aux zones humides», rappelle Qahtan Alabid, chargé du volet culturel.

Badie Al-Khanoun, le maire de Choubaich, qui rêve d’apporter à ses administrés plus de services publics, de projets hydrauliques et de tourisme, a regagné «un peu d’espoir pour les marais». «Beaucoup d’organisations, d’employés locaux et étatiques et d’étrangers en connaissent désormais la valeur», assure le jeune édile.

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