La célèbre scientifique, lauréate de deux Nobel (dont on fête le centenaire du second en cette année 2011), fut aussi une féministe par l’exemple. Ses travaux sur le polonium et le radium ont fait date et fini par clouer le bec à ceux qui l’avaient bassement attaquée.

Einstein disait qu’elle était le plus grand scientifique (au masculin) qu’il connaissait. C’est encore aujourd’hui la seule femme dont les cendres reposent au Panthéon pour d’autres raisons que celle d’être «l’épouse de». «Qui mieux que Marie Curie pouvait incarner l’Année internationale de la chimie proclamée par l’ONU en 2011?» (lancée mardi en Suisse; lire LT du 15.02.2010), relèvent Les Dossiers de «La Recherche», qui lui consacrent un hors-série de 100 pages (N° 42, février 2011). La savante, deux fois nobélisée, fut aussi une féministe «par les actes». «Ce sont toutes ces facettes de celle qui est sans doute le plus important scientifique français du XXe siècle» que la revue invite à découvrir ou à redécouvrir.

A l’époque de Marie Curie, née Manya Sklodowska à Varsovie en 1867, l’accès des femmes à un enseignement supérieur est encore très limité. En Pologne, alors occupée par la Russie, l’université leur est interdite. Manya passe un pacte avec sa sœur aînée, Bronya. La première restera à Varsovie pour travailler et financer les études à Paris de la seconde. Quand cette dernière sera installée, elle financera à son tour les études de sa cadette. Marie Curie obtient une licence en physique puis en mathématiques à la Sorbonne.

C’est en cherchant un laboratoire pour étudier les propriétés magnétiques des aciers que Manya Sklodowska fait la connaissance du physicien Pierre Curie. «Tout de suite s’opère une sorte d’alchimie. C’est la rencontre de deux êtres qui avaient quelque chose d’absolu, très exigeants des autres et d’eux-mêmes, et qui partageaient une passion commune pour les sciences. Leur échange de courrier et les souvenirs de Marie Curie témoignent d’une relation très profonde entre deux âmes sœurs.» Si beaucoup de femmes doivent choisir entre mariage et carrière, Pierre Curie sera au contraire un soutien pour sa femme, sur le plan financier et relationnel. Question ménage – il ne faut par rêver –, c’est tout de même elle qui est en charge de l’entretien d’un intérieur qu’elle garde aussi minimaliste que possible afin de pouvoir consacrer son temps à ses recherches.

En 1898, en étudiant le rayonnement de l’uranium, mis en évidence peu auparavant par Henri Becquerel, et d’autres substances, Marie Curie met le doigt sur ce qu’elle baptise «radio-activité». Quelques mois plus tard, le couple annonce avoir identifié deux nouveaux éléments: le polonium et le radium. En 1903, ils reçoivent, avec Becquerel, le Prix Nobel de physique, pour la découverte de la radioactivité. Marie Curie est la première femme à obtenir cette distinction. Mais cela ne se fait pas tout seul: son mari doit insister pour qu’elle y soit associée. «Paradoxalement, si le soutien d’un collègue masculin de renom était nécessaire au lancement de la carrière scientifique d’une femme, il pouvait en saper les mérites personnels par la suite», relèvent Les Dossiers de La Recherche. Pour ces derniers, Marie Curie, bien qu’elle n’ait pas souhaité s’engager politiquement «montre par l’exemple que les sciences et le génie n’ont pas de sexe».

Après le décès dans un accident de la circulation de Pierre Curie en 1906, les compétences de la chercheuse sont mises en doute. «Depuis la mort de son illustre mari, elle n’a rien produit», commente le quotidien français Le Temps (dont les archives, de 1861 à 1940, sont disponibles sur Gallica, la bibliothèque numérique de la BNF). Elle est attaquée violemment. «Des journaux populaires, souvent marqués à droite, la présentent sous des traits mystérieux, presque démoniaques […] Marie Curie concentre les fantasmes d’un inconscient collectif tourmenté par la menace de la guerre et la peur du déclin national – incluant celui de la virilité masculine alors elle-même en crise.»

Les attaques redoublent lorsque Le Journal – quotidien français qui parut entre 1892 et 1944 – révèle sa liaison avec le physicien Paul Langevin, ami du couple Curie. En 1911, l’hebdomadaire xénophobe et antisémite L’Œuvre publie la correspondance des deux amants, dérobée par un détective privé payé par la femme du scientifique. Le tout assorti d’un éditorial déchaîné: «Mme Curie, «la vierge vestale du radium», n’était pas un «parangon de vertu» mais une Polonaise ambitieuse qui s’était, pour la gloire, accrochée aux basques de Curie et s’agrippait maintenant à celles de Langevin.» Devant chez elle, la foule scande: «Dehors l’étrangère!», «voleuse de mari!» La même année, Marie Curie, seule cette fois, se voit décerner le Prix Nobel de chimie pour ses travaux sur le polonium et le radium, faisant alors taire beaucoup de critiques.