«Le Temps» vous propose le portrait de quatre brillantes scientifiques aux découvertes pionnières ou décisives, et que l’histoire des sciences a oubliées. 

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Que dirait une funambule si elle ne pouvait pas marcher sur un fil? Une conductrice de bus sans véhicule? Marie Tharp, elle, était une océanographe sans navire: de son temps, les femmes portaient malheur sur les bateaux, disait-on, et elle n’a longtemps pas eu le droit de partir en mission. Pour étudier l’Atlantique, elle s’est donc contentée des mesures que son collègue masculin rapportait. Et elle a vu ce que personne n’a vu: la vallée axiale du fond des océans.

La communauté scientifique a discrètement salué l’année dernière les cent ans de la naissance de Marie Tharp, le 30 juillet 1920. L’Union européenne des géosciences vient ainsi de créer une médaille à son nom, visant à récompenser des travaux d’excellence dans le domaine de la tectonique et de la géologie structurale. Mais pour l’océanographe américaine, décédée en 2006, la reconnaissance a été longue.

Elle naît le 30 juillet 1920 dans le Michigan, au sein d’une famille qui déménage tous les six mois environ: son père, géomètre pour le Département de l’agriculture, doit effectuer ses mesures partout dans le pays. Son épouse, enseignante, le suit, et ils visitent ainsi tous trois les Etats-Unis.

J’étais la seule fille qui savait dessiner, et tous les étudiants voulaient que je dessine. J’étais donc heureuse de le faire pour eux, mais d’un seul coup, ils me sautaient dessus et voulaient tous que je fasse la même chose en même temps

Marie Tharp, géologue

Bûcheuse acharnée

Dans une série d’entretiens accordés à Helen B. Shepherd pour la Société des femmes géographes, dont le joli slogan est «Pour celles qui ne connaissent pas les frontières», Marie Tharp explique qu’elle a profité d’un programme de géologie réservé aux femmes à l’Université du Michigan en 1944. «J’étais la seule à avoir obtenu un diplôme avant de venir. Mais c’était un drôle de diplôme, parce que j’avais suivi des cours de poésie, de peinture et de musique, se souvient-elle. Puis, je me retrouve dans la classe du docteur Armond Eardley sur la géologie structurale et celle d’un spécialiste de la sédimentation. On travaillait sur des invertébrés, on faisait de la minéralogie. Tous les professeurs utilisaient les manuels qu’ils avaient écrits eux-mêmes. Je me suis donc retranchée, et je n’ai fait qu’étudier.»

Marie Tharp et ses camarades sont les premières filles à être admises en géologie. L’université avait lancé ce programme car les compagnies pétrolières manquaient de main-d’œuvre, et avaient promis d’embaucher les jeunes diplômées. Au bout de deux ans, Marie rejoint donc Tulsa et devient géologue junior pour la Stanolind Oil and Gas Company. En parallèle, elle obtient un diplôme de mathématiques.

C’était tellement audacieux que la communauté scientifique n’a pas pu l’avaler

György Hetényi, géologue à l’Université de Lausanne

En 1948, elle part pour New York car elle est recrutée dans le laboratoire de géologie de l’Université Columbia. Elle y restera jusqu’à sa retraite, mais les débuts n’ont pas été simples. «J’étais la seule fille qui savait dessiner, et tous les étudiants voulaient que je dessine. J’étais donc heureuse de le faire pour eux, mais d’un seul coup, ils me sautaient dessus et voulaient tous que je fasse la même chose en même temps […] Un jour je me suis énervée et j’ai démissionné.» Le directeur du laboratoire la convainc alors de revenir, persuadé de ses talents.

Au millimètre près

Entre-temps, elle rencontre celui qui deviendra son partenaire de recherche pendant près de trente ans, Bruce C. Heezen. Ensemble, ils se mettent à cartographier le fond des océans. A lui les missions sur les eaux, où il utilise un sonar pour mesurer le temps aller-retour des ondes émises de son bateau et réfléchies du fond. A elle l’analyse de ces milliers de chiffres. Marie Tharp met en forme, à la main, ces données sur une carte. Au fond des océans se trouvent des chaînes de montagnes qui atteignent 2000 mètres. Il faut les tracer correctement, millimètre après millimètre.

C’est bien elle qui découvre en 1952 la vallée du rift, qui s’étend dans l’axe des dorsales océaniques. Ces chaînes de montagnes sous-marines, présentes dans tous les bassins océaniques, mesurent environ 60 000 kilomètres. «Elles sont caractérisées par des bandes de magnétisme différent, précise Elias Samankassou, au Département des sciences de la terre de l’Université de Genève. Ces bandes sont parfaitement symétriques de chaque côté de l’axe central des dorsales. Elles sont donc la manifestation incontestable de la dérive des continents.»

Mais cette révolution de la géologie n’est pas venue du jour au lendemain, explique György Hetényi, géologue à l’Institut des sciences de la terre de l’Université de Lausanne. «L’idée est née dans la tête de quelques chercheurs au début du XXe siècle, mais c’était tellement audacieux que la communauté scientifique n’a pas pu l’avaler.» D’ailleurs, à l’époque, la découverte de Marie Tharp est d’abord qualifiée de «truc de fille» par Bruce C. Heezen. Mais les preuves sont irréfutables et il finit par se rendre à l’évidence: la croûte terrestre dérive. Pour tous les spécialistes, il est désormais naturel de dessiner un profil du plancher océanique avec cette vallée axiale.

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Première expédition en 1965

Marie Tharp et Bruce C. Heezen finissent leur première carte en 1959, et ne cesseront de l’améliorer. A partir de 1965, elle pourra enfin partir en expédition à bord du Vema, le navire de son laboratoire. La chercheuse consacrera sa vie aux fonds océaniques, mettant même sa vie privée de côté. Mais ce n’est qu’après la mort de son collègue, en 1977, qu’elle obtient la médaille Hubbard, distinction remise par la National Geographic Society.

Marie Tharp s’est éteinte d’un cancer à New York le 23 août 2006, à l’âge de 86 ans. John Hessler, conservateur à la Bibliothèque du Congrès de Washington, y pense tous les jours: en tant que responsable du secteur géographie et cartographie, il gère un fonds qui comprend des centaines de milliers de dessins, manuscrits et calculs de Marie Tharp, dont on peut avoir un aperçu sur le site de l’institution américaine. «Je connaissais assez bien Marie et j’ai toujours été étonné par ses dons de visualisation, se souvient-il avec émotion en réponse aux questions du Temps. Elle avait une capacité étonnante à comprendre la topographie et la structure du fond de l’océan, à partir de sondages acoustiques qui ne sont rien d’autre que des timings d’écho.»

«A l’heure de la visualisation informatique des données, ajoute-t-il, il est facile d’oublier à quel point le travail de Marie était un processus complexe. Lorsque je regarde son travail, je pense toujours qu’elle nous ouvre une fenêtre sur la quatrième dimension cachée de la cartographie, celle qui n’existe que dans l’esprit du cartographe.»


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