Comment l'Europe vit-elle l'Amérique de Trump? Alors qu'une élection majeure se déroulera le 3 novembre, nous consacrons une série d’articles à cette Amérique qui fascine toujours, qui trouble ou qui dérange.

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Née en Grèce, la spécialiste en ingénierie électrique Mary Tolikas a effectué ses études entre l’Ecosse et les Etats-Unis, pays où elle s’est ensuite établie et dont elle a acquis la nationalité. Après une dizaine d’années passées à l’Université Harvard, elle a pris la tête en juin 2019 du Centre Wyss, basé au Campus Biotech à Genève, fondé cinq ans auparavant grâce à un don de l’entrepreneur et mécène suisse Hansjörg Wyss. Ce centre de recherche est spécialisé dans le développement de technologies destinées à soigner des maladies neurologiques comme l’épilepsie, les AVC, la maladie de Parkinson ou la maladie d’Alzheimer. Mary Tolikas a livré au Temps sa vision de l’innovation de part et d’autre de l’Atlantique.

Le Temps: Vous êtes entrée en fonction il y a un peu plus d’une année. Quelle étrange période pour prendre un nouveau poste!

Mary Tolikas: Oui, j’ai eu beaucoup à faire depuis mon arrivée, pour bien comprendre comment fonctionne la recherche à Genève et déterminer comment collaborer avec les différents acteurs locaux. Avec la crise du covid, le centre a été fermé pendant plusieurs mois. Cela nous a certes ralentis, mais j’ai l’impression que nous avons tout de même pu poursuivre une bonne partie de nos activités à distance.

Votre centre de recherche est spécialisé dans les interfaces cerveau-machine, pouvez-vous expliquer en quoi cela consiste?

Nous mettons au point des outils capables de stimuler le système nerveux ou d’enregistrer et de déchiffrer les signaux électriques en provenance du cerveau. Cela peut avoir différentes applications thérapeutiques. Par exemple, nous développons un système sous-cutané qui enregistre en continu l’activité du cerveau chez les personnes qui souffrent de crises d’épilepsie. L’objectif étant de mettre au point des algorithmes capables d’anticiper la survenue des crises. Pour concevoir ce dispositif, nous collaborons avec des médecins, afin d’être sûrs d’apporter une solution qui sera vraiment utile pour les patients.

Avant d’arriver à Genève, vous avez fait partie de la direction d’un autre institut de recherche soutenu par Hansjörg Wyss, basé à Harvard et spécialisé dans l’ingénierie inspirée du vivant.

Que ce soit dans cet institut à Boston ou ici à Genève, notre objectif est d’accélérer le passage de projets de recherche de la paillasse à l’application clinique, en faisant collaborer différentes disciplines, mais aussi en apportant aux scientifiques une expertise sur la faisabilité de leurs idées d’un point de vue technique et commercial. Cette capacité à effectuer de la recherche translationnelle me paraît mieux développée aux Etats-Unis, dans les zones où se concentre la recherche en biotechnologies, comme à Boston ou à San Francisco. Mais la Suisse a d’autres atouts. On peut y bénéficier de l’expertise de gros acteurs industriels, par exemple Roche, qui savent déjà comment amener des outils diagnostiques ou thérapeutiques à un grand nombre de personnes.

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Quelles autres différences ou similarités avez-vous remarquées entre la recherche des deux côtés de l’Atlantique?

Un point commun réside dans l’esprit d’innovation. Certes, en termes de taille, la zone de Boston est plus grande, il y a un grand nombre d’universités sur place. Mais l’innovation est très forte aussi en Suisse, les statistiques le montrent. En revanche, le rythme de travail est très différent. Aux Etats-Unis, il est frénétique. Il se passe tellement de choses, c’est difficile de tenir le rythme. Cela a presque été un soulagement d’arriver ici, car je découvre qu’il est possible d’innover de manière plus astucieuse et efficace. La qualité de vie en Suisse est incomparable. Je connais de nombreuses personnes aux Etats-Unis qui aimeraient venir s’installer ici! Nous avons des ressources, nous attirons des talents et des investisseurs. La connexion avec le reste de l’Europe ouvre des perspectives. Pour toutes ces raisons, j’ai l’impression d’être à l’endroit où il y a le plus de potentiel de progression dans mon domaine, c’est très excitant.

Quels sont vos projets pour le Centre Wyss?

Je souhaite élargir notre champ de recherche au-delà des neurotechnologies, en développant la neuroradiologie et la biologie moléculaire. Nous allons d’ailleurs prochainement recruter des experts dans ces disciplines. En combinant ces différentes perspectives, il sera possible d’aller beaucoup plus loin dans la compréhension du fonctionnement du cerveau. Les progrès actuels en la matière sont passionnants. Ces nouvelles connaissances nous aideront à sélectionner les technologies les plus prometteuses. Je voudrais aussi développer nos collaborations avec l’industrie, que ce soit avec des acteurs établis ou avec les nombreuses start-up de la région. Le Centre Wyss a les compétences pour les guider d’un point de vue technique, commercial et réglementaire. Ce qui me motive, c’est de faire en sorte que les nouvelles technologies médicales puissent être développées le plus rapidement et de la manière la plus éthique possible, afin de sauver des vies.

Vous paraissez très enthousiaste quand vous parlez de vos projets. C’est un trait américain?

Non, je pense que c’est plutôt ma part grecque qui s’exprime!

Que pensez-vous des annonces récentes de la société Neuralink, fondée par Elon Musk, qui promet que son implant cérébral permettra de soigner de nombreuses maladies? Ne s’avance-t-il pas un peu trop?

Je ne peux pas commenter précisément leurs avancées, car je ne dispose pas de plus d’informations que celles qui ont été présentées lors de ces annonces. Mais la publicité autour de Neuralink me semble avoir un effet positif: elle fait connaître au public les enjeux autour des implants cérébraux. Oui, il y a de nombreuses équipes dans le monde qui s’attellent à trouver ce type de solutions contre les maladies neurologiques. Mais non, ce n’est pas facile de mettre une technologie dans le cerveau et de s’assurer de la sûreté du dispositif. Il y a encore beaucoup d’efforts à fournir.

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