Sommet mythique des Alpes, le Mont-Blanc constitue un labo­ratoire du changement climatique: la hausse des températures y est trois fois plus importante qu’ailleurs. Et, sous son effet, les glaciers se retirent, les plantes grimpent en altitude, la faune se déplace. Afin de rendre ce phé­nomène compréhensible pour le grand public, une équipe inter­nationale de chercheurs com­prenant des scientifiques suisses vient de créer un atlas numérique inédit permettant de visualiser le réchauffement en quelques clics.

Financé en partie par l’Union européenne, cet outil présente de nombreuses photos, vidéos et ­graphes illustrant l’évolution des températures, la fonte des glaciers ou la répartition de la végétation. Les auteurs ont recensé les 1534 espèces végétales et 172 espèces de vertébrés (amphibiens, reptiles, oiseaux et mammifères) décrites par l’ensemble des spécialistes ayant étudié le massif. Un travail colossal.

Mais «l’Atlas scientifique du Mont-Blanc» n’est pas une simple compilation de données scienti­fiques, a souligné lundi la botaniste Anne Delestrade, directrice du Centre de recherches sur les écosystèmes d’altitude (CREA) de Chamonix, à l’origine du projet. Il a nécessité un réel travail de recherche engageant les équipes les plus en pointe sur les différents sujets abordés.»

Pour simuler l’augmentation des températures et leurs effets sur les milieux naturels de ce bout de territoire alpin, les scientifiques ont adapté les résultats de modélisations faites à l’échelle européenne. «Nous avons utilisé les données des modèles climatiques régionaux que nous avons «projetés» sur le massif en tenant compte des variations d’altitude. Ce qui nous a permis de générer des cartes de températures et de précipitations avec une résolution de l’ordre de dix mètres», explique Niklaus Zimmermann, de l’Institut suisse de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL).

Un petit tour sur le site internet permet de comprendre de quoi il retourne. A l’horizon 2100, l’augmentation des températures pourrait avoisiner 4 à 5 °C. Il faudrait grimper à plus de 4083 mètres d’altitude en juillet pour ­trouver des températures néga­tives, soit 700 mètres de plus qu’aujourd’hui. D’après Niklaus Zimmermann, «dans certains endroits, le déficit en eau correspondra à celui d’un climat méditerranéen».

De quoi bouleverser les niches écologiques occupées par les plantes. Biomathématicien au ­Laboratoire d’écologie alpine de Grenoble, Wilfried Thuiller a simulé la distribution future de la flore présente actuellement sur le massif. «D’ici un siècle, la plupart des espèces verront la surface de leur habitat diminuer de 44 à 50%». Cette vision n’est toutefois pas figée. «Dans certaines zones où on ne les attend pas, des plantes plus résistantes s’accommo­deront sans doute pendant un temps à leurs nouvelles conditions de vie.»

Vivant au ralenti autour de 2600 mètres d’altitude, la renoncule des glaciers prépare ses ­boutons pendant deux ans avant de fleurir. Elle devra grimper de 1200 mètres à l’avenir. Trouvera-t-elle les endroits propices à son épanouissement? Les épicéas caractéristiques de l’étage subalpin, entre 1600 et 2300 mètres d’altitude, gagneront les hauteurs, complète Anne Delestrade. «Mais ils risquent de souffrir du manque d’eau en été dans certaines zones. Dans tous les cas, l’évolution des paysages sera assez marquée.» Pour documenter ces changements, à l’image de ses autres programmes de science participative, le CREA vient de lancer un appel au public afin de récolter auprès de ce dernier des photos actuelles ou passées du massif. Le Jardin de Talèfre, un îlot rocheux saillant dans le glacier éponyme, envahi régulièrement par la pelouse alpine, intéresse plus particulièrement les chercheurs.

«Cette version de l’Atlas est aujourd’hui une première étape. Nous avons bien d’autres idées pour l’étoffer», renchérit la chercheuse en quête de nouveaux financements pour continuer le projet. Une carte représentant la répartition de la faune et de ses habitats est en gestation. A partir de mesures effectuées à l’Aiguille du Midi, des géologues de l’Université de Chambéry modélisent l’évolution du permafrost sur le Mont-Blanc. Leurs résultats devraient être ajoutés à l’Atlas.

Quel que soit l’avenir de ce dernier, «son élaboration a constitué une belle aventure scientifique entre chercheurs d’horizons différents», s’enthousiasme Christophe Randin, écologue à l’Université de Bâle, qui y a contribué. La base de données en ligne de l’Atlas rassemble à ce jour 194 études de sciences environnementales réalisées sur le massif du Mont-Blanc par 65 organismes de recherche français, italiens ou suisses.

«Cette visibilité accrue des travaux des uns et des autres est précieuse pour la recherche en écologie. Elle est propice aux collaborations éventuelles et pour ma part, elle a déjà été concluante», ajoute Christophe Randin. Le biologiste est en cours de discussion avec des géochimistes français pour préparer une étude portant sur les conditions de croissance des plantes.

L’évolution des glaciers illustrée par l’Atlas a nécessité des données recueillies auprès du Service de surveillance des glaciers (WGMS) de Zurich. Pour autant, le flux d’informations pourrait aller dans le sens inverse. « Il n’est pas exclu que cet outil nous permette de rentrer en contact avec des chercheurs travaillant sur des zones non référencées actuellement et de collecter ainsi de nouvelles données, commente Samuel Nussbaumer du WGMS en émettant une réserve. «A condition que l’Atlas puisse être actualisé régulièrement.»

Les épicéas risquent de souffrir du manque d’eau en été dans certaines zones