Le mécanisme d’Anticythère, machine à questions

Archéologie Une nouvelle exploration sous-marine vient d’être faite sur le site où a été trouvé il y a 104 ans le mécanisme d’Anticythère

Cet objet unique dans l’histoire des sciences, qualifié de «machine à calculer astronomique»,ne cesse de souleverdes questions

C’est un bout de rocher aride et battu par les vents. Anticythère ne porte plus d’arbres depuis des siècles: ils ont été coupés par ses rares habitants, en quête de matière première. L’île mesure 10 km de long, 3 de large. Les violentes rafales qui balayent le passage, entre le sud du Péloponnèse et la Crète, ont taillé à cette zone de la mer Ionienne une réputation de petit Cap Horn. A la faveur de cette hostilité, un objet unique dans l’histoire des sciences a été découvert il y a plus d’un siècle au large de l’île, dont il porte désormais le nom: le mécanisme d’Anticythère.

Cette «machine à calculer astronomique», la plus ancienne jamais mise au jour, a bouleversé la connaissance des sciences antiques, tout en gardant sa part de mystère. Cet automne, une expédition associant les services archéologiques grecs et la Woods Hole Oceanographic Institution (WHOI) du Massachusetts, aux Etats-Unis, a commencé une nouvelle exploration du site, trente-huit ans après la dernière, réalisée avec la Calypso, le navire océanographique du commandant Cousteau. Cela afin de peut-être lever les derniers voiles sur le mécanisme d’Anticythère, et ainsi clore une quête initiée en l’an 1900.

Cette année-là, des pêcheurs d’éponges mettent au jour des fragments en bronze, datant probablement du Ier siècle av. J.-C. Pris dans une tempête, ces derniers s’étaient mis à l’abri dans le port de l’île. En explorant brièvement le site, ils ont aperçu au fond de l’eau les restes d’un naufrage et des statues géantes, qu’une équipe menée par des archéologues a repêchés l’année suivante. Parmi les objets remontés à la surface figurent des morceaux couverts de corrosion, dont les détails ont d’emblée intrigué les scientifiques. Au total, 82 fragments, aujourd’hui conservés au Musée national archéologique d’Athènes, constituent les restes de la machine.

Depuis 1901, plusieurs scientifiques ont passé une partie de leur vie à résoudre les questions posées par ce casse-tête. Les inscriptions, en grec ancien, et les images faites aux rayons X ont livré une partie des secrets.

Les fonctions de l’objet sont aujourd’hui connues. Ses cadrans pouvaient afficher les phases des cycles solaires et lunaires, éclipses comprises, d’après les dates de plusieurs calendriers antiques. Le plus étonnant dans cette pièce, de la taille d’une boîte a chaussures, est qu’elle recèle une mécanique extraordinairement sophistiquée pour l’époque. Pas moins de 30 roues dentées engrenées commandent ensemble le mouvement des aiguilles sur les cadrans. Ce qui avait incité Derek de Solla Price, un physicien britannique ayant marqué l’histoire de l’étude du mécanisme, à présenter l’objet comme «un ordinateur de la Grèce antique». Or les engrenages n’apparaissent dans l’histoire des sciences que mille ans plus tard, avec les astrolabes, et de façon aussi perfectionnée avec les horloges astronomiques de la Renaissance. Que s’est-il passé pour que ce progrès technique ait été ainsi englouti? Où a-t-il été fabriqué? Et par qui?

Pour y voir plus clair et pouvoir replacer l’objet dans son contexte historique, des plongeurs-archéologues ont exploré, entre fin septembre et début octobre, l’épave dans laquelle ont été trouvés les trésors archéologiques. Eux aussi ont dû composer avec les éléments. Sur les trois semaines de recherche prévues, la mer n’a laissé à l’équipe que quatre jours de beau temps pour sonder ses fonds à 55 m de profondeur.

Plusieurs objets ont été rapportés à la surface, notamment des ancres de grande taille et une lance de 2 m de long, pesant 10 kg, qui pourrait appartenir à une statue d’Athéna. «Tout ce que nous trouvons nous aide à compléter le puzzle, commente Yanis Bitsakis, membre de l’équipe du Projet de recherche sur le mécanisme d’Anticythère C’est en tout cas un début prometteur pour cette mission qui va durer cinq ans.»

«A la différence des pêcheurs d’éponges, les plongeurs de cette nouvelle expédition ne risquent pas leur vie», souligne Mathias Buttet, directeur recherche et développement chez Hublot, la marque de montres qui a sponsorisé l’Exosuit, une combinaison de plongée inédite pouvant fonctionner jusqu’à 300 m de profondeur. «Ils ont passé beaucoup de temps à cartographier le site en trois dimensions et ont analysé les endroits où il y avait du métal. L’archéologue Brendan Foley, qui mène l’équipe, veut éviter d’écraser quelque chose, et prendra le temps qu’il faut pour récupérer les objets qui restent.»

Déjà, une nouvelle question vient d’émerger: y avait-il un ou deux navires romains qui faisaient route vers l’Italie avec leur riche chargement, sans doute acquis en Asie mineure? La disposition des restes du naufrage laisse penser qu’il pourrait s’agir de deux vaisseaux, à moins que la partie avant d’un bateau très grand ne se soit brisée et ne soit tombée plus bas – le site est soumis à des tremblements de terre.

Les fouilles sur l’île d’Anticythère et les îlots alentour continuent également d’apporter des indices quant au contexte du naufrage. «Sur un îlot à l’est de Cythère, non loin de là, nous avons retrouvé dans un sanctuaire dédié à Poséidon, dieu de la mer et des tremblements de terre, des vases semblables à ceux retrouvés dans l’épave, explique Aris Tsaravopoulos, qui mène des recherches dans la région depuis l’an 2000. Par ailleurs, un fort existait sur l’île d’Anticythère entre 335 et 67 av. J.-C. Après la chute de l’empire perse, l’endroit est devenu un repaire de pirates, qui auraient pu détourner le navire de 35 km de sa route habituelle. Il est possible que le bateau ait ensuite été détruit par une attaque ou par une tempête. Mais je ne crois pas qu’il ait été détourné aussi loin seulement par le vent.»

La reconstitution exacte du trajet est importante pour savoir d’où viennent les objets qui se trouvaient à bord du navire. Le mécanisme lui-même a-t-il été fabriqué sur l’île de Rhodes, dans l’école du stoïcien grec Posidonius? Ou vient-il d’une autre ville en Asie mineure? Les futures explorations devraient compléter les connaissances acquises pendant plus de cent ans. «Nous avons tous en tête de trouver des fragments manquants du mécanisme», ajoute Yanis Bitsakis.

Car pour l’instant, l’idée que le mouvement des planètes puisse être représenté sur l’un des cadrans reste hypothétique. La prochaine plongée, plus profonde, est prévue en mai. En attendant, certains objets du naufrage d’Anticythère – sans les fragments, trop fragiles pour voyager – seront visibles à la foire de Bâle en mars prochain.

«Tout ce quenous trouvonsnous aide à compléter le puzzle»