éthique

Quand la médecine devient cannibale

Un ouvrage collectif dénonce l’émergence de nouveaux types de marchandisation des corps humains, parmi lesquels le trafic d’organes et le marché des mères porteuses

Quand la médecine devient «cannibale»

Ethique Un ouvrage dénonce l’émergence de nouvelles formes de marchandisation des corps et des organes

Les médecins en seraient les principaux rouages

Attirer l’attention du public sur l’essor de la marchandisation des corps et sur le rôle joué par les médecins dans ces nouvelles pratiques, dont le trafic d’organes est la plus emblématique: c’est l’objectif de Jean-Daniel Rainhorn, coéditeur de New Cannibal Markets, Globalization and Commodification of the Human Body. Paru récemment, cet ouvrage collectif au titre provocateur est né dans le prolongement d’un symposium organisé en février 2014 à la Fondation Brocher, à Genève. Jean-Daniel Rainhorn est professeur de santé internationale et d’action humanitaire à la Maison des sciences de l’homme à Paris. ­Médecin généraliste de formation, il s’est très tôt impliqué dans l’action humanitaire et fut le directeur du Credes (Centre de recherche et d’étude pour le développement de la santé) de 1983 à 1998 à Paris et du Cerah (Centre d’enseignement et de recherche en action humanitaire) à l’Université de Genève de 2004 à 2011.

Le Temps: Que sont ces «nouveaux marchés cannibales» dont vous parlez dans votre ouvrage?

Jean-Daniel Rainhorn: Ces nouveaux marchés ont en commun d’avoir pour matériel le corps humain et de répondre à la loi de l’offre et de la demande. Leur émergence résulte de la combinaison de plusieurs facteurs: le développement de nouvelles technologies médicales et d’Internet, le néolibéralisme et la globalisation des échanges. Lors du symposium pluridisciplinaire organisé par la Fondation Brocher, nous avons choisi d’étudier quatre domaines où se cristallisent les changements en train de se produire: le marché des mères porteuses, le trafic des organes, la commercialisation de produits biologiques par les bio-banques et le recrutement par les pays riches de professionnels de santé issus des pays en développement. Le livre dresse un état des lieux de ces activités, dont les médecins sont le rouage principal.

– En quoi ces marchés sont-ils problématiques?

– Ils impliquent que des parties du corps humain puissent être vendues, achetées ou louées comme n’importe quelle autre marchandise. Le fait que ces pratiques médicales se développent en dépit du serment d’Hippocrate me pose un problème en tant que médecin. Cela pose des questions de fond sur l’évolution du rapport entre la médecine et l’humain. L’exemple de Gammy, cet enfant né en Thaïlande d’une mère porteuse en août 2014, et abandonné par ses parents génétiques australiens car il était trisomique, est révélateur. «Nous n’avons pas payé pour avoir un enfant anormal», ont-ils déclaré pour justifier leur refus. Par ces propos, ces parents disent ouvertement ce que d’autres pensent inconsciemment.

– Parvient-on à évaluer leur ampleur?

– La connaissance de la situation reste imprécise car ces marchés, qui mettent les corps des plus pauvres au service de la santé et du bien-être des plus riches, se situent entre la parfaite légalité et la criminalité. En 2014, environ 5000 enfants sont nés d’une mère porteuse en Inde, d’après une estimation basée sur les centres ayant la plus grande activité dans ce domaine. Dans ce pays, le marché des industries de la procréation était estimé à 2,3 milliards de dollars en 2012, d’après des projections citées par le quotidien britannique The Guardian et émanant d’un rapport de la Confédération de l’industrie indienne. En Californie, où le marché des mères porteuses est également légalisé, les Centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC) recensaient 1400 naissances en 2008, avec un doublement tous les 5 ans.

– Qu’en est-il pour le trafic d’organes?

– Pour ce marché, les informations proviennent surtout d’enquêtes journalistiques ou sociologiques. En 2005, 66 000 reins avaient été greffés à travers le monde, d’après les chiffres les plus récents de l’Organisation mondiale de la santé. 10 à 20% de ces reins pourraient avoir une origine illégale, soit plus de 6000. Plusieurs enquêtes publiées par le quotidien allemand Der Spiegel ou par The Guardian ont révélé l’existence de ce trafic dans des pays comme l’Inde, le Pakistan, la Chine ou auprès de réfugiés syriens au Liban. Un quartier pauvre de Manille, aux Philippines, a été surnommé «One Kidney Island», en raison de la densité des hommes de ce quartier ayant vendu un rein. Ce marché fait intervenir des rabatteurs et des médecins, et la transplantation se fait le plus souvent dans des cliniques pour étrangers qui s’implantent dans les pays même où se fait le trafic.

– Et dans les bio-banques, quels sont les produits faisant l’objet d’un commerce?

– Ce marché est surtout en lien avec la vente d’ovocytes. Barcelone est en Europe la ville ayant la plus grosse activité de prélèvement et de vente d’ovocytes; les femmes étrangères viennent y pratiquer des fécondations in vitro avec don d’ovocytes. Enfin, le dernier marché que nous avons étudié est celui de l’importation par les pays riches de professionnels de santé formés dans les pays pauvres. Ce marché prive ces pays de leurs ressources médicales. Selon le NHS, en 2015, 26% des médecins inscrits au registre des médecins britanniques provenaient d’un pays hors de l’OCDE.

– Pourquoi utiliser le terme de «cannibale» pour décrire ces activités, et pas plus simplement celui de «marchandisation du corps»?

– La référence au cannibalisme nous a semblé pertinente dans les domaines que nous avons étudiés, pour traduire cette appropriation du corps de l’autre afin d’en tirer un profit. Nous avons voulu attirer l’attention sur ce qui est en train de se produire au cœur même de la pratique médicale. En tant que médecin, j’ai voulu montrer l’endroit où la médecine ne traite plus l’humain comme un humain mais comme un objet, et se rend complice de pratiques qui portent atteinte à l’intégrité du corps. J’aimerais que cela provoque un mouvement des indignés comme dans d’autres domaines. Il s’agit d’un nouveau type de servitude, fondé sur un prolétariat d’hommes-objets. Nos exemples révèlent que la déshumanisation à l’œuvre à tous les niveaux de la société atteint aussi la pratique de la médecine.

New Cannibal Markets. Par Jean-Daniel Rainhorn et Samira El Bouda­moussi. Editions de la Maison des sciences de l’homme.

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