Le confinement éveille des envies d’évasion. Partir! Fuir vers d’autres contrées, d’autres époques. Impossible pourtant. Reste la tentation des voyages virtuels. C’est une improbable et formidable épopée, dans le temps comme dans l’espace, que nous vous proposons ici. Une épopée très lointaine mais bien réelle, jadis vécue par des humains de notre espèce.

L’appel du large. Il y a 35 000 à 30 000 ans, il envoûtait déjà celles et ceux qui vivaient dans l’est de l’Asie, sur les côtes de la mer de Chine orientale et des Philippines. Loin d’être confinés, ces peuples de chasseurs-cueilleurs – et de pêcheurs – étaient plutôt nomades. Ils ont même été d’audacieux aventuriers des mers, révèle une étude publiée le 3 décembre dans la revue Scientific Reports par les universités de Tokyo et Taïwan.

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Depuis les côtes de Taïwan et de Luçon (l’île principale des actuelles Philippines), ces humains, avec leurs familles, se sont sciemment embarqués pour se lancer dans l’exploration d’horizons nouveaux. Et malgré des courants peu propices, sur leurs frêles esquifs (radeaux? pirogues?), ils ont fini par accoster sur l’archipel de Ryūkyū, un chapelet d’îles de l’actuel Japon, distantes de plusieurs centaines à milliers de kilomètres de leur point de départ. Loin de se contenter de dériver, ils auraient véritablement navigué.

Comment peut-on l’avancer? Il y a, d’abord, les vestiges archéologiques. En Asie du Sud-Est, plusieurs sites attestent de la présence d’Homo sapiens il y a 40 000 à 45 000 ans déjà. Sur l’archipel de Ryūkyū, on a aussi découvert six sites archéologiques. Ils renfermaient des outils-coquillages, des perles et les plus anciens hameçons de pêche connus au monde, ainsi que des fossiles d’humains anatomiquement modernes. Cela «indique une apparition soudaine d’Homo sapiens sur les îles Ryūkyū, ayant migré à la fois depuis le nord et le sud il y a 35 000 ans, pour coloniser l’ensemble de l’archipel il y a 30 000 ans», écrivent les auteurs.

Voyage délibéré

Ces voyages étaient-ils intentionnels? Ces humains n’ont-ils pas tout simplement dérivé, emportés par accident lors de parties de pêche en mer? Un fort courant agite les eaux de cette région: le Kuroshio (en japonais, «courant noir»). Longeant la côte orientale de Taïwan, il se dirige vers le nord-est du Japon en traçant un arc large de 100 kilomètres. Son débit est de 50 millions de mètres cubes par seconde. Comme tous les courants forts, il crée de nombreux tourbillons. De quoi emporter comme des fétus de fragiles embarcations?

Quand on s’intéresse aux migrations des humains de la préhistoire, on est fasciné par leurs capacités à traverser des contrées inhospitalières.

Alicia Sanchez-Mazas, Département de génétique et évolution de l’Université de Genève

Les chercheurs ont fait appel à l’image satellite. Sur près de trente ans, ils ont suivi la dérive de 138 bouées équipées d’émetteurs satellites, lâchées dans le cadre d’un programme de cartographie des courants de surface du Pacifique tropical, le «Global Drifter Program». Verdict: sur les 122 bouées ayant dérivé depuis Taïwan, 114 ont été emportées par le Kuroshio vers le nord. Parmi elles, seules 3 ont dérivé vers le centre et le sud de l’archipel de Ryūkyū en raison de conditions climatiques adverses. Quant aux 16 bouées lâchées depuis Luçon, 13 ont dérivé avec le Kuroshio vers le nord. Une seule s’est dirigée vers l’archipel de Ryūkyū à cause d’un typhon.

«La direction du Kuroshio n’a pas varié au cours des 100 000 dernières années. Il est donc très peu probable que les humains à bord de leurs bateaux aient atteint les îles de Ryūkyū en dérivant par accident. Cela suggère qu’il y a 35 000 ans, ils ont délibérément traversé l’un des plus forts courants marins du monde pour migrer vers cet archipel», concluent les auteurs.

De l’appel des sommets à l’appel du large

Quel fut l’aiguillon qui piqua ce désir d’exploration? Peut-être, paradoxalement, l’appel des sommets. En grimpant sur les chaînes montagneuses de Taïwan – qui culminent à 3952 mètres – on peut apercevoir, dès 1000 ou 2000 mètres d’altitude et par temps clair, la plus proche île de l’archipel: Yonaguni, distante de 224 kilomètres. «L’intention de naviguer de ces hommes fut vraisemblablement motivée par la curiosité d’aller explorer cette île, aperçue depuis ces sommets», explique la professeure Alicia Sanchez-Mazas, du Département de génétique et évolution de l’Université de Genève

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Pour le reste, ces aventuriers ont dû naviguer sans repère visuel. Il leur en fallut donc, de l’audace et de la volonté, pour fendre l’océan et affronter ces forts courants! «Quand on s’intéresse aux migrations des humains de la préhistoire, on est fasciné par leurs capacités à traverser des contrées inhospitalières: mers inconnues, déserts, chaînes montagneuses, relève Alicia Sanchez-Mazas. L’espèce humaine a fini par conquérir l’ensemble de la planète. Mais pour cela, elle a dû se confronter à des environnements hostiles, sans toujours disposer des technologies qui l’auraient aidée à braver cette adversité.»