La collision d’un tanker et d’un cargo commercial en mer de Chine début janvier a provoqué une marée noire inédite du fait de la nature même du principal produit transporté: des condensats, un mélange complexe d’hydrocarbures très légers. Près d’un mois après l’incident, beaucoup d’incertitudes subsistent. Des scientifiques mettent toutefois en garde contre la toxicité des matériaux épandus, dont le comportement au sein de l’écosystème est difficile à prévoir.

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Au regard des quantités de polluants déversés, il s’agit du désastre le plus important depuis la fuite de 260 000 tonnes de brut de l’ABT Summer au large de l’Angola en 1991. Mais pour la première fois dans l’histoire des désastres maritimes de cette ampleur, cette marée noire implique des condensats, un pétrole très léger utilisé entre autres pour la fabrication de solvants ou dans la pétrochimie. Le tanker iranien Sanchi en transportait 136 000 tonnes lorsqu’il a percuté le 6 janvier le vraquier hongkongais CF Crystal avant de sombrer à environ 300 kilomètres à l’est de Shanghai.

La semaine dernière, des images satellites montraient trois nappes d’hydrocarbures s’étalant sur 332 km², soit le triple de la surface détectée quatre jours auparavant. Les autorités chinoises ont déployé des bateaux et des robots pour inspecter l’épave et la brèche, et elles s’interrogeaient sur les moyens de juguler la fuite, rapportait la semaine dernière le quotidien hongkongais South China Morning Post. Ce sont les dernières nouvelles en date, ce qui laisse nombre d’interrogations en suspens. A commencer par la constitution exacte des produits transportés.

Plus volatil que le pétrole brut

Plus habitués aux marées noires «classiques», les scientifiques ne peuvent pour l’heure qu’émettre des hypothèses sur l’impact des condensats, plus volatils et difficiles à contenir et gérer que le pétrole brut. «La qualité et l’impact environnemental des condensats dépendent de leur teneur en sulfure d’hydrogène. La composition exacte des condensats peut varier considérablement selon la source ou le gisement d’origine», explique le Professeur Paul Lam, directeur du laboratoire de pollution marine à la City University d’Hongkong.

«S’il y a des composés plutôt aliphatiques [qui contiennent du carbone, ndlr], cela ne devrait pas être très toxique mais s’il s’agit de composés aromatiques alors ce sera plus toxique», souligne pour sa part la chercheuse française Hélène Budzinski, directrice de recherche CNRS au sein du laboratoire Environnements et Paléoenvironnements océaniques et Continentaux à Bordeaux.

Il est probable que les condensats causent plus de dommage à l’environnement que le pétrole brut parce qu’ils sont toxiques pour les micro-organismes qui peuvent aider à bio restaurer l’environnement au fil du temps

Paul Lam, directeur du laboratoire de pollution marine à la City University d’Hongkong

Le Sanchi, enregistré au Panama, a sombré le 14 janvier et sa carcasse gît par 115 mètres de profondeur. A priori, les condensats ne vont pas «couler», contrairement à un pétrole plus lourd. Ils devraient probablement s’étendre à la surface et former une sorte d’émulsion, comme l’huile dans l’eau. Et comme il s’agit de composés légers, ce qui est en surface devrait partir dans l’atmosphère.

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«La toxicité des condensats devrait diminuer à mesure qu’ils seront dilués et dispersés dans la mer», explique Paul Lam. Mais la vitesse à laquelle cela va se produire est variable et dépendra selon lui de «beaucoup de facteurs», dont la météo. «Plus la température ambiante va être élevée, plus l’évaporation sera rapide», commente le chercheur. Or un front de froid était annoncé sur la zone, ce qui, couplé aux quantités conséquentes de condensats, sera selon Paul Lam une «cause d’inquiétude quant à l’échelle spatiale et temporelle de la catastrophe et de son impact environnemental».

En plus des tonnes d’hydrocarbures légers, le Sanchi contenait au départ plus de 1000 tonnes de diesel pour faire avancer ses moteurs. Une partie indéterminée de ces polluants s’est consumée quand le tanker a brûlé pendant une semaine. Le reste s’est échappé en mer, ou est susceptible de le faire.

Route migratoire des baleines

«Il est probable que les condensats causent plus de dommage à l’environnement que le pétrole brut parce qu’ils sont toxiques pour les micro-organismes qui peuvent aider à bio restaurer l’environnement au fil du temps», estime Paul Lam. Les nuisances pourraient être d’autant plus importantes que l’hiver correspond à la période de fraie pour de nombreuses espèces dans cette zone de mer de Chine, située sur la route migratoire de nombreux mammifères marins tels que les baleines à bosse, comme l’indique Greenpeace.

Autre interrogation: la potentielle pollution atmosphérique causée par l’évaporation des condensats. «Là encore, on n’a pas beaucoup d’informations sur la composition. Normalement, les composés devraient se dégrader dans l’atmosphère et s'ajouter à la pollution provenant du trafic habituel, qui émet des composés en continu, ainsi qu'aux apports atmosphériques liés aux pays de la zone», dont la Chine, explique Hélène Budzinski.

Mais le fait que le Sanchi et sa cargaison aient brûlé pendant plusieurs jours est «un peu plus préoccupant» selon elle. «Avec la combustion, y compris certainement du fuel du bateau, on peut avoir l’émission de composés plus toxiques. Mais il est difficile d'en deviner l'impact sans connaître la composition initiale.»

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