vestiges

Les mésaventures 
d’un terrible lézard marin

A Paris, la maison Drouot a dû retirer de la vente 
un squelette de «Zarafasaura oceanis». Lumière sur le marché 
en plein boom des fossiles de dinosaure

Sa gueule ouverte, qui conclut une splendide alignée de vertèbres, glace le sang. Derrière ce cou infini, un corps oblong avec quatre nageoires plates, comme une tortue sans carapace. Dans la salle d’exposition de l’Hôtel Drouot à Paris, le squelette complet de Zarafasaura oceanis est l’attraction d’un ensemble hétéroclite de 51 lots, mis à l’encan le 7 mars, qui comprend aussi un crâne de tricératops, des léopards empaillés, un squelette de python, un ptéranodon ou des gorgones présentées en œuvres d’art. Prix estimé pour cet objet: entre 350 et 400  000 euros.

Et puis, non. Coup de théâtre, six jours avant la vente: le gouvernement marocain, d’où proviennent les ossements de ce reptile marin, revendique sa propriété, le considérant comme faisant partie du patrimoine national. D’aucuns espèrent que cet acte constituera un tournant dans ce monde nébuleux mais fascinant et en plein boom de la mise aux enchères de squelettes de dinosaures et autres animaux très anciens.

Monstre du loch Ness

L’histoire de ce plésiosaure – de grands vertébrés aquatiques ayant vécu au Crétacé (il y a 145 à 66 millions d’années) – n’est pas vieille. En 2013, Iacopo Briano et Luca Cableri, du cabinet de curiosités «Teatrum Mundi» à Arezzo (Italie), achètent ses restes au Munich Show, grande foire internationale de minéraux, gemmes et fossiles. 
Les os sont encore dans quatre gangues 
de sable durci, extraites en 2011 du 
«bassin des phosphates» de Ouled Abdoun (Maroc), l’un des plus grands gisements de cet engrais agricole. Cet endroit, qui accueillait jadis une riche mer, constitue aujourd’hui une mine de trésors pour les paléontologues.

Durant deux ans, ces experts dégagent tous les os de Z. oceanis, les restaurent, en reconstituent les parties manquantes avec de la résine. Se fondant sur la littérature scientifiques, ils les disposent dans une position réaliste de nage. Résultat: «Un squelette complet à 75%, composé en réalité des ossements de quatre animaux», dit le commissaire-priseur Alexandre Giquello. Ne manquait plus qu’un plan marketing pour rendre la bête captivante et désirable.

Avec son long cou, celle-ci fait penser à un autre monstre, celui du loch Ness. L’analogie est exploitée dans le catalogue de vente, et assumée – «la mise en scène, c’est notre métier», dit l’homme de droit. «Il faut faire rêver lorsque l’on parle de notre sujet, admet Lionel Cavin, conservateur du Muséum d’histoire naturelle de Genève. Mais il y a une limite entre le rêve et la bêtise… La science peut en pâtir: il est facile de croire que c’est bien Nessie qui a été retrouvée.» Qu’importe. L’annonce donne vite lieu à des articles de presse, lus jusqu’au Maroc, en haut lieu.

«Le 1er mars, raconte Me Giquello, je suis convoqué chez l’ambassadeur du Maroc à Paris. J’ai senti l’émoi que suscitait la possible vente de ce squelette. Par souci d’apaisement, nous avons décidé de ne pas y procéder.» Une décision qu’applaudit Hasnaa Chennaoui, secrétaire générale de l’Association pour la protection du patrimoine géologique du Maroc (APPGM), qui a remué ciel et terre au pays dans ce but: «Chapeau bas à nos autorités, qui ont eu une réaction exemplaire», dit-elle. Toutefois, «il y aura une indemnisation à mes clients italiens, vu le travail de restauration fourni», avertit le commissaire-priseur.

Le Maroc qui doit racheter son patrimoine: c’est le monde à l’envers

Nathalie Bardet, chercheuse

«Le Maroc qui doit racheter son patrimoine: c’est le monde à l’envers», tonne Nathalie Bardet. En 2011, cette chercheuse du Muséum national d’histoire naturelle de Paris a été, parmi d’autres, la première à décrire scientifiquement un autre spécimen de Zarafasaura, lui donnant son nom (de l’arabe «zarafa», girafe, et du grec «saurus», lézard). La polémique fait rage: un objet de science tel un squelette ancien peut-il être vendu comme une œuvre d’art, au risque de disparaître dans une collection privée? Ou doit-il de facto appartenir à un musée? D’autant que de telles mises aux enchères sont légion, les prix atteignant des sommets. Comme à Lyon, fin 2016, un allosaure (prédateur bipède du jurassique) se voyait acheté par un Français pour 1,128 million d’euros. Le record est toujours détenu par un T. rex, vendu en 1997 pour 8 millions de dollars chez Sotheby’s à New York.

Un vide juridique

Avec de tels montants, les musées renoncent à acquérir ces objets, affirment les scientifiques. «Or il est crucial que ces pièces puissent continuer à être examinées, pour établir des filiations», dit Michel Monbaron, professeur émérite de géologie à l’Université de Fribourg et grand connaisseur du Maroc, où il a lui-même découvert un dinosaure. Lionel Cavin est plus mesuré: «Je ne suis pas extrémiste contre la vente: préparer ce plésiosaure a demandé un énorme travail. Mais il est regrettable que ces squelettes deviennent autres chose que des objets de science.» «Ce Zarafasaura est une chimère formée à partir de quatre animaux, et ne vaut rien scientifiquement, abonde Nathalie Bardet. Chacun de ses éléments aurait pu être riche d’enseignements.»

Il y a un vide juridique sur lequel on peut jouer

Hasnaa Chennaoui

D’aucuns supputent que ses ossements ont été acquis illégalement. «Il n’existe pas de loi spécifique régissant l’exportation de fossiles au Maroc», plaide Me Giquello. «Il y a un vide juridique sur lequel on peut jouer», admet Hasnaa Chennaoui. Tout de même, les «exportations de minerais et de fossiles sont soumises à nos autorisations, explique Ahmed Benlakhdim, de la direction Géologie du ministère des Mines, au site marocain Telquel.ma. Or nous n’attribuons quasi jamais d’autorisations pour les fossiles de vertébrés.» De l’avis de tous, les os dans leur gangue ont dû sortir du pays au titre de minéraux validés par des documents commerciaux, grâce à des grossistes qui les ont achetés à des villageois.

C’est là le problème de fond, d’après une experte qui souhaite rester anonyme: les indigènes profitent des répits des machines glanant le phosphate pour extraire les fossiles et les revendre. Le gouvernement, assez occupé avec d’autres problèmes sociaux, fermerait les yeux sur ce commerce illégal mais qui fait vivre ces communautés. De son côté, Iacopo Briano insiste sur le fait que ces objets ont été acquis légalement. «Il n’est pas rare de trouver de faux certificats», avise Nathalie Bardet. «C’est insulter l’intelligence que de parler comme les acquéreurs italiens», clame Hasnaa Chennaoui.

Susciter les vocations

«Au moins, nous permettons à ce squelette d’être montré, reprend Iacopo Briano. Une fois rendu au Maroc, nous ne savons pas si ce Zarafasaura restera dans des caisses», tant il manque là-bas de musées adéquats. «Cela participe au rayonnement culturel du Maroc dans le monde», ajoute Alexandre Giquello. «Et présenter ce specimen de façon si spectaculaire suscite des vocations de paléontologue», reprend l’Italien.

Des propos qui font bondir les scientifiques: «Nous n’avons pas besoin de cela: partout, les échantillons officiels du riche patrimoine géologique marocain s’imposent d’eux-mêmes», assure Hasnaa Chennaoui. «Leur discours est rôdé, coupe Nathalie Bardet, mais les dinosaures des musées eux aussi attirent les jeunes.»

Sur la question de l’absence des musées par contre, Michel Monbaron et son homologue française ne peuvent donner tort au marchand italien: «Nos immenses et riches collections attendent depuis des années d’être exposées. Les structures idoines font défaut au Maroc», dit-elle. «Il faudrait qu’il y ait une réelle volonté des décideurs de donner de l’importance à ce volet», dit Hasnaa Chennaoui.

La secrétaire générale de l’APPGM espère vraiment que «ce sursaut du gouvernement marocain devant la possible cession de Zarafasaura ne soit pas qu’un feu de paille.» Contacté, celui-ci n'a pas donné suite aux sollicitations du Temps à l’heure de mettre sous presse. «Il faut impérativement une loi claire et des décrets d’applications concernant l’exportation des fossiles, poursuit-elle. Une loi qui, de plus, permette aux populations des bassins de phosphates de continuer à vivre de la recherche d’ossements.»

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