réchauffement

Le méthane empoisonne la situation climatique

Constatée dans un nouveau bilan global, l’augmentation inquiétante des émissions de ce puissant gaz à effet de serre pourrait amener les scientifiques à revoir les scénarios climatiques. Et sérieusement compliquer les objectifs de l’Accord de Paris

Le gaz carbonique n’est pas le seul gaz à effet de serre à augmenter de façon continue et inquiétante dans l’atmosphère, c’est aussi le cas du méthane alerte une équipe internationale de chercheurs dans la revue Environmental Research Letters. Ce gaz, par sa capacité à réfléchir le rayonnement infrarouge terrestre, est déjà responsable de 20% du réchauffement climatique de ces deux derniers siècles. Mais depuis 2006, il augmente à une telle vitesse dans l’atmosphère «qu’il faut maintenant revoir les scénarios climatiques» prévient Philippe Bousquet, l’un des auteurs qui travaille au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE) du CEA en France. Pire, depuis 2014, cette vitesse a encore doublé. La possibilité de limiter le réchauffement climatique à 2°C d’ici à la fin du siècle, comme se sont engagés à le faire 195 États à la conférence de la COP21 l’an passé à Paris, serait sérieusement compromise.

Un gaz lié aux activités humaines

Pour mieux comprendre l’origine de ces augmentations, un premier bilan mondial des sources de méthane terrestre de 2003 à 2012 vient d’être publié. Coordonné par le LSCE, il a réuni une équipe de 83 spécialistes représentant 53 institutions et 15 pays dont la Suisse. Il s’inscrit dans le cadre d’un recensement global des variations des gaz à effet de serre, le Global Carbon Project, dont les résultats sont disponibles sur le site www.globalcarbonatlas.org.

Les émissions de méthane déclarées par les États ou estimées dans les régions naturelles ont été recensées puis validées à partir de mesures de concentration du gaz effectuées dans le monde entier par 200 stations au sol, par avion, ballon-sonde et satellite. Il en ressort que les émissions de méthane sont principalement dues à l’activité humaine (60%), la première source étant l’agriculture et les décharges publiques (34%), suivie de la production et de l’utilisation des carburants fossiles (19%), puis des feux de biomasse. Les activités naturelles contribuent à 40% des émissions et proviennent surtout des zones humides (30%, surtout celles situées sous les tropiques comme l’Amazonie, l’Afrique équatoriale et l’Asie du Sud-Est). La dégradation du méthane a lieu essentiellement dans la haute atmosphère au cours de réactions chimiques difficiles à mesurer. Il est à noter que la contribution des sols humides des zones arctiques qui dégèlent désormais en été semble encore faible.

Rizières ou gaz de schiste

Les chercheurs reconnaissent que ce bilan ne leur permet pas encore de déterminer l’origine de la forte augmentation actuelle du méthane. Trois hypothèses sont avancées pour l’expliquer. Son origine à partir de 2006 paraît tropicale, ce qui semble désigner les rizières où une fermentation microbienne incomplète de la matière organique dans l’eau en l’absence d’oxygène produit du méthane. Une autre cause pourrait être les fuites de méthane des puits de forages pétroliers ou gaziers et des mines de charbon car l’accélération de 2006 a coïncidé avec les débuts de l’exploitation massive du gaz de schiste aux États-Unis et du charbon en Chine. Cependant, les mesures atmosphériques ne permettent pas d’attribuer cette augmentation à l’exploitation du gaz de schiste. Enfin, une baisse des capacités de dégradation chimique du gaz dans l’atmosphère pourrait aussi intervenir.

En attendant, les émissions annuelles de méthane ont progressé de près de 20% en 15 ans sur Terre. «Il devient urgent d’agir, d’autant que toute diminution du méthane atmosphérique pourra avoir un effet rapidement bénéfique sur le climat vu son fort effet de serre, largement supérieur à celui du gaz carbonique» s’alarme Marielle Saunois, chercheur à l’Université de Saint-Quentin en Yvelines en région parisienne et premier auteur de l’étude.

Des pistes pour limiter le méthane

De plus, ajoute Philippe Bousquet, «des mesures visant à limiter les émissions de méthane sont moins difficiles à mettre en œuvre et moins directement contraignantes pour le grand public que celles destinées à réduire la production de gaz carbonique». Une première action serait de réduire la consommation de viande bovine et de nourrir en partie le bétail avec des graines de lin, ce qui fait chuter la production de méthane au cours de la rumination. Cela serait particulièrement efficace car cette production s’avère trois fois plus élevée que celle des rizières et proche de celle due à l’exploitation des énergies fossiles. Il serait aussi très utile de répertorier toutes les fuites sur les sites anciens et actuels d’exploitation d’énergies fossiles car elles n’ont pas été prises en compte dans l’étude et semblent très importantes. Enfin, une modification du système d’irrigation des rizières par semi-inondation ou culture sèche avec des variétés de riz adaptées pourrait aussi limiter les émissions de méthane.

Un prochain inventaire des sources de méthane atmosphérique, désormais prévu tous les deux ans par les scientifiques, devrait aider à mieux cerner l’origine de l’augmentation rapide du méthane atmosphérique. Celle-ci pourrait être simplement due au réchauffement terrestre actuel, qui bat chaque année des records depuis sept ans et favorise l’activité microbienne terrestre.

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