Microbiologie

Des microbes pour combattre les allergies

Une étude apporte un éclairage nouveau sur les relations entre les bactéries de la flore intestinale et les allergies alimentaires. Elle laisse entrevoir l’avenir de la recherche dans ce domaine, et ouvre des perspectives industrielles

Des microbes pour combattre les allergies

Microbiologie Une étude apporte un éclairage inédit sur les relations entreles bactéries dela flore intestinaleet les allergies aux aliments, telle celle aux cacahuètes

Elle laisse entrevoir l’avenir de la recherche dansce domaine, et ouvredes perspectives industrielles, notamment autour de nouveaux «alicaments»

Acariens, pollens, poils de chat, cacahuètes… Leur point commun? Tous sont des agents allergènes bien connus. Dans les pays occidentaux, ils provoquent toujours plus d’allergies. On évoque une augmentation de 30 à 50% depuis 1997, selon les sources. C’est pour expliquer ce phénomène que l’épidémiologiste britannique David Strachan a proposé la théorie hygiéniste dès 1989. D’après cette dernière, notre organisme résiste aux allergies grâce à nos propres bactéries, telles que celles de la flore intestinale (le microbiote).

Or les récents et profonds changements des sociétés occidentales nous en éloignent. Les conditions d’hygiène sont plus strictes, les aliments d’origine industrielle aseptisés, les antibiotiques devenus monnaie courante… Ces quelques exemples illustrent bien que notre flore intestinale n’a plus grand-chose à voir avec celle de nos grands-parents. Le fait de vivre dans de telles sociétés hygiénistes explique-t-il pour autant l’explosion des allergies? L’étude épidémiologique des réactions immunitaires qui en constituent l’aspect bien tangible repose avant tout sur des enquêtes par questionnaires ou des remontées d’informations par des réseaux d’allergologues. De fait, le lien de causalité entre ces deux phénomènes n’a jamais été clairement établi.

«Plusieurs études scientifiques ont déjà mis en évidence des effets indiscutables de la flore intestinale sur l’organisme, mais principalement de manière systémique, et pas à l’échelle d’une espèce de bactéries ou d’un groupe d’espèces», rappelle le professeur Jacques Schrenzel, responsable du Laboratoire de bactériologie des Hôpitaux universitaires de Genève. Une des dernières études en date illustre cela parfaitement.

Publiée en août dans la revue Cell, elle relate les travaux de Laura Cox et de son équipe de l’Hôpital des anciens combattants de New York. Les auteurs y ont démontré que des souriceaux dont la mère est traitée aux antibiotiques avant leur naissance ont un métabolisme altéré et sont plus souvent obèses que ceux avec une flore intacte. Mais ils n’ont pu déterminer précisément quelles bactéries agissent sur le métabolisme, ni par quel moyen.

Deux semaines plus tard, la revue américaine PNAS a publié les travaux d’une équipe de microbiologistes menée par Cathryn Nagler, de l’Université de Chicago. En mettant le doigt sur l’effet anti-allergène d’une certaine souche de bactéries intestinales, les auteurs apportent un nouvel éclairage sur la question.

Leurs travaux ont d’abord consisté à comparer la réaction immunitaire déclenchée par un agent ­allergène (de l’arachide en l’occurrence) chez plusieurs souris, certaines n’ayant aucun microbiote, d’autres ayant au contraire une flore intestinale normale. Sans surprise, les souris sans microbiote ont manifesté d’importantes allergies. Les autres ont quant à elles été mieux protégées. Mais par quelle bactérie en particulier? Pour le savoir, Cathryn Nagler a introduit ­séparément différentes souches dans des souris dépourvues de microbiote, avant de leur administrer de l’arachide. Les souris n’ont échappé aux allergies que dans un seul cas: lorsqu’on leur avait inoculé des bactéries du groupe Clostridia. Très commune, cette famille inclut de nombreuses espèces dont certaines, absentes de cette étude, sont très dangereuses. Ce sont donc ces bactéries qui semblent conférer aux souris la protection contre les allergies. Mais comment?

Comment ces microbes parviennent-ils à protéger les souris? C’est ce que les microbiologistes ont ensuite voulu élucider. Ils se sont d’abord aperçus que la présence des Clostridia modifie l’expression de certains gènes liés à la réponse immunitaire. L’une des conséquences est une production accrue d’interleukine-22, un messager chimique impliqué dans les phénomènes inflammatoires. C’est cette dernière molécule qui protégerait les bactéries en empêchant les allergènes de passer depuis l’intestin vers les vaisseaux sanguins. «Les Clostridia renforcent la barrière intestinale et limitent les allergies», conclut Cathryn Nagler.

«En fait, nous savions déjà depuis 2010 que certaines Clostridia agissent sur le système immunitaire, nuance Benjamin Marsland, microbiologiste au CHUV de Lausanne. Mais cette étude démontre clairement que les Clostridia protègent des allergies, et comment.» Un constat partagé par Jacques Schrenzel, qui enchérit: «C’est une démarche scientifique intéressante et innovante d’un point de vue expérimental.» Pour ce dernier, de tels résultats «appellent à poursuivre dans cette voie».

Cela ne devrait pas tarder. Il reste en effet des points à éclaircir, notamment concernant les interactions entre les espèces de Clostridia. A elle seule, une espèce ne suffit pas à protéger des allergies, il en faut un «cocktail» d’une vingtaine d’espèces. Autre aspect à contrôler: la validité de ces résultats chez l’être humain, qui demeure inconnue pour l’heure. Si elle venait à être établie, il y a fort à parier que cela intéresserait les industriels. «C’est un bon espoir pour les fabricants de probiotiques», augure Jacques Schrenzel.

Ces produits alimentaires ou cosmétiques enrichis en «bonnes bactéries» sont présentés comme bénéfiques pour la santé. Problème: jusqu’ici, les effets des yaourts au bifidus et des produits similaires n’ont jamais été clairement avérés d’un point de vue clinique. «C’est une science encore émergente, reconnaît Christine M’Rini, directrice scientifique de la recherche sur les produits laitiers frais chez Danone. Mais elle est pleine de promesses.» Les allergiques peuvent-ils espérer un jour garnir leur réfrigérateur de yaourts enrichis en Clostridia? «Pour l’heure, nous voulons surtout mieux caractériser notre bibliothèque de souches potentiellement bénéfiques pour la santé. Alors prendre une bactérie et la mettre dans un yaourt, non. Mais certaines sociétés n’en sont pas si loin.»

Avec cette bibliothèque, son équipe espère classer les bactéries selon leurs effets, leurs cibles, etc. Elle a ainsi démontré cet été dans Scientific Reports qu’un produit laitier contenant certains probiotiques pourrait améliorer la santé de patients souffrant du syndrome de l’intestin irritable . «Toutes ces données nous aideront peut-être un jour à concevoir de tels produits», conclut Christine M’Rini.

«C’est une science encore émergente, mais elle est pleine de promesses»

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