Santé

Le microbiote résiste à la césarienne

Contrairement à ce que l’on pensait jusqu’à présent, il n’y aurait pas de différences significatives entre le microbiote des bébés nés par césarienne et ceux nés par voie basse après quelques semaines, selon une large étude américaine

En science comme ailleurs, il est parfois indispensable de remettre en question ce qui peut apparaître comme des évidences. On considérait par exemple comme établi que le fait de venir au monde par césarienne – plus d’un tiers des naissances en Suisse – pouvait induire des changements importants et durables dans la flore intestinale du nouveau-né, favorisant par là même l’apparition de maladies telles qu’asthme, allergies et obésité.

Une nouvelle étude, publiée récemment dans Nature Medicine, remet pourtant en cause cette idée communément admise. Il apparaît en effet que le fait de naître par voie basse ou par césarienne n’entraînerait pas de différences significatives dans la composition ou le fonctionnement du microbiote – à savoir les milliards de bactéries présentes notamment sur la peau, dans la bouche et le tube digestif –, chez les enfants âgés de 4 à 6 semaines. Ce virage à 180 degrés est loin d’être anodin lorsque l’on sait que le microbiote joue notamment un rôle dans le bon fonctionnement du métabolisme et du système immunitaire.

La transmission des bactéries de la mère au fœtus pourrait déjà débuter durant la grossesse, c’est-à-dire bien plus tôt que ce que l’on imaginait jusqu’à présent

Par ailleurs, si des différences minimes ont été observées à la naissance au niveau de la peau, de la bouche et des narines, le mode d’accouchement ne semble pas influencer le microbiote présent au sein du système digestif et plus spécifiquement du méconium, c’est-à-dire les premiers excréments du nouveau-né. «Cette découverte nous suggère que, contrairement à ce que l’on pensait, l’utérus n’est pas un environnement stérile et que la transmission des bactéries de la mère au fœtus pourrait déjà débuter durant la grossesse, c’est-à-dire bien plus tôt que ce que l’on imaginait jusqu’à présent», explique Kjersti Aagaard, professeure associée dans le département de gynécologie et obstétrique du Baylor College of Medicine, à Houston et principale auteure de l’étude.

Regard critique sur les risques présumés

Pour aboutir à ces résultats, les chercheurs ont analysé des échantillons en provenance de différentes parties du corps (gencive, narines, peau, selles et vagin maternel) de 160 mères et leurs bébés, tous nés à terme et en bonne santé. La prise d’antibiotiques chez la maman, ainsi que la présence ou non de maladies concomitantes, comme un diabète, ont également été prises en compte.

«Tous les jours, des césariennes sont pratiquées pour de très bonnes raisons, explique Kjersti Aagaard. Notre but à travers cette recherche n’était pas d’encourager cette pratique, mais de porter un regard critique sur la pression exercée tant dans les cercles scientifiques que médiatiques sur certains risques présumés de ce mode d’accouchement.»

Interrogations autour de la pratique du «seeding»

Les conclusions de cette étude posent également la question de la pertinence du seeding. Cette technique, mise en place notamment dans certains hôpitaux suisses, a été relayée par une étude parue il y a tout juste une année, dans Nature Medicine, sous la conduite de Maria Gloria Dominguez-Bello, professeure associée à la New York University School of Medicine. Il y était démontré la possibilité de restaurer le microbiote des bébés nés par césarienne en les mettant en contact, quelques minutes après la naissance, avec des bandes stériles de gaze incubées dans le vagin de leur mère une heure avant l’intervention chirurgicale.

«La possibilité de faire du seeding représentait une hypothèse intéressante, analyse Jacques Schrenzel, chef du Laboratoire de bactériologie aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Cela a généré beaucoup d’enthousiasme et de questionnements. Mais il s’agissait aussi d’une étude prospective dont le collectif était très limité. La recherche supervisée par Kjersti Aagaard, qui représente un travail colossal, pose clairement la question de l’utilité de cette pratique. Les bénéfices sont nettement moins évidents lorsque l’on sait qu’il n’y a rapidement plus de différences significatives entre les bébés nés par césarienne et par voie basse.» Sans compter que les risques, eux, demeurent. Il n’est pas exclu en effet que des infections soient transmises par ce biais aux nouveau-nés, pouvant entraîner des complications problématiques.

Affiner les résultats

Thomas Praetz, médecin chef du département de gynécologie-obstétrique de l’Hôpital cantonal de Nidwald, n’a pas attendu la publication de ces différentes études pour proposer le seeding à ses patientes. Cette nouvelle recherche le questionne-t-il? «Nous savons que les bénéfices de cette méthode sont hypothétiques, mais d’un autre côté nous considérons que les arguments en sa faveur sont plausibles et nous sommes absolument certains que cela ne peut en aucun cas nuire aux bébés, c’est pourquoi nous continueront à le proposer de routine dans tous les cas de césarienne.»

Maria Gloria Dominguez-Bello, quant à elle, n’en demeure pas moins convaincue de l'utilité de ses recherches: «Notre premier papier était une étude pilote. Bien sûr l’échantillon était petit, seuls quatre bébés nés par césarienne avaient bénéficié de cette technique. Mais il s’agissait avant tout de montrer que si on exposait des bébés nés par césarienne aux bactéries vaginales, ils étaient colonisés. Nous sommes actuellement en train de séquencer 10 000 échantillons en provenance de près de 80 familles afin d’affiner nos résultats.»

Une chose est sûre: le microbiote nous réserve encore quelques surprises.

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