L’histoire nous apprend que les civilisations sont mortelles. Mais de quoi périssent-elles? Et pour quelles raisons la nôtre pourrait-elle également disparaître? Fondateur et directeur scientifique du Laboratoire d’études prospectives et d’analyses cartographiques (Lépac, Rambouillet), auteur de l’émission Le Dessous des cartes sur Arte, Jean-Christophe Victor tentera d’éclairer le phénomène lors du round de conférences TEDx qui se tiendra ce jeudi à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL).

Le Temps: De quoi meurent les civilisations?

Jean-Christophe Victor: Elles peuvent mourir à la suite de conflits armés ou pour avoir épuisé les ressources naturelles à leur disposition. Mais ces deux raisons se combinent souvent. Certaines civilisations ont été attaquées après avoir été fragilisées par de sérieuses pénuries.

– Pouvez-vous nous donner des exemples de sociétés disparues?

– Un exemple est la civilisation maya, qui a connu son âge d’or entre le VIe et le IXe siècle, période durant laquelle elle est passée maître en architecture monumentale tout en développant les mathématiques. Or, pour avoir surconsommé le bois et souffert de sécheresses répétées, elle a fini par péricliter. Autre cas de figure: la civilisation khmère s’est retrouvée après des siècles de prospérité dans l’incapacité de gérer ses ressources en eau, puis a subi diverses vagues d’invasion, qui ont conduit à son écroulement. Les Mayas et les Khmers existent toujours en tant que populations et comme cultures, mais leurs anciens empires se sont effondrés.

– Et notre civilisation, où en est-elle? Est-elle menacée de disparition à court ou moyen terme?

– Nous nous trouvons face à deux symptômes d’une crise majeure. Le premier est la crise financière que nous traversons actuellement, une crise d’autant plus grave qu’elle ne traduit pas des problèmes passagers mais des dysfonctionnements de notre système économique, le capitalisme. Le second est la crise environnementale qui résulte de la pression excessive que nous exerçons sur certaines ressources de la planète. Pression dont témoigne notamment le changement climatique consécutif à nos émissions de CO2. Nous devons nous demander si nous ne sommes pas en train de détruire notre environnement, de commettre ce que le géographe américain Jared Diamond a nommé un «écocide».

– Quelles solutions préconisez-vous pour résoudre cette crise?

– Le progrès technologique peut aider mais il ne sera pas suffisant. Cette crise exige de nous des changements de mentalité et de comportement. Et, pour y parvenir, l’éducation jouera un rôle essentiel. Les écoliers d’aujour­d’hui n’apprennent déjà plus du tout sur le sujet ce qui a été enseigné à ma génération. L’essentiel est de comprendre que les problèmes environnementaux nous concernent tous et que nous en sommes tous les acteurs. En Europe par ailleurs, nous sommes privilégiés et nous sommes libres. Nous sommes également bien informés du danger. Cela nous rend responsables de ce qui va se produire à l’avenir. Il ne s’agit pas de culpabiliser, ce n’est vraiment plus le problème. Il s’agit juste de réaliser de bons choix. Je crois aux gouttes d’eau qui forment l’océan, aux changements de comportement individuel qui permettent un changement global.

– Vous pensez que les initiatives individuelles prises en pagaille suffiront à régler le problème?

– Je pense qu’elles sont nécessaires mais pas suffisantes. Le climatologue américain James Hansen a déclaré qu’un vrai correctif dans les 20 ans supposerait l’avènement d’une société autoritaire. La démocratie est effectivement un système lent, où les groupes d’intérêt particuliers ont beaucoup de poids. Un exemple: les pays exportateurs de pétrole, qui comptent parmi les plus riches du monde, ont demandé que des compensations financières leur soient octroyées si la lutte contre le changement climatique devait éroder un jour leurs revenus.

– Vous êtes vous-même pour que les questions environnementales soient gérées de manière plus autoritaire?

– Disons avec plus d’autorité.

– Même si cela doit représenter un recul de la démocratie?

– La crise est d’une telle gravité que nous devons absolument encourager une meilleure discipline collective et individuelle, ainsi qu’une plus grande solidarité entre les générations. Pour y arriver, nous devons modifier les mécanismes de décision dans le domaine environnemental. Je suis, par exemple, en faveur de l’établissement d’une haute autorité de la transition énergétique. Une démocratie comme la Corée du Sud nous donne un exemple intéressant de rapidité de décision. Il y a là-bas cohérence de vision entre le secteur public et le secteur privé.

– Vous avez été déçu par le Grenelle de l’environnement, ce grand chantier écologique qu’avait ouvert l’ancien président français Nicolas Sarkozy?

– Non, je n’ai pas été déçu. Les médias ont insisté sur les échecs de cette initiative. Mais ce chantier a permis toutes sortes d’avancées dans les domaines de l’isolation des bâtiments, du traitement des déchets, du recyclage des produits industriels, des biocarburants, etc. Ce qui constitue d’importants progrès. Les Français n’en sont pas suffisamment conscients.

– Dans quels domaines le changement vous paraît-il nettement trop lent aujourd’hui?

– Nous mettons beaucoup trop de temps à sortir d’une économie fondée sur les hydrocarbures, à savoir le pétrole, le gaz et le charbon. Le mouvement est lent et il va rester lent pour différentes raisons. De nouvelles zones du monde comme la République démocratique du Congo et l’Arctique sont en train de s’ouvrir à l’exploitation pétrolière. Et les technologies d’acquisition de la ressource continuent de se perfectionner. Ce qui permet de forer toujours plus loin, toujours plus profond, y compris sous la mer, et d’exploiter de nouvelles roches comme les schistes bitumineux de l’Alberta et de l’Orénoque.

«Le Temps», sponsor de l’événe­ment exclusif TEDxHelvetia prévu le 13 septembre à l’EPFL (www.tedxhelvetia.ch), en présente certains intervenants. Notre déplacement à Rambouillet a été payé par l’EPFL/Lombard Odier.