Au-delà de son combat contre l’endométriose, la santé des femmes est le cheval de bataille de la députée européenne Chrysoula Zacharopoulou. Elle a adressé une lettre à Stella Kyriakides, commissaire européenne à la Santé, le mardi 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, pour demander la mise en place d’un vrai «plan d’action européen pour la santé des femmes». «C’est une question de santé, bien sûr, mais aussi de droits», interpelle Chrysoula Zacharopoulou.

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Hommes et femmes ne sont pas égaux en termes de santé. Les différences sont d’ordre biologique (génétique, hormonal, physiologique, etc.) mais elles sont aussi liées aux comportements (modes de vie, tabac, activité physique, etc.), et à des rôles socialement construits. La précarité, les charges domestiques et familiales et les violences exposent davantage les femmes aux inégalités de santé.

Les femmes ont par ailleurs longtemps été sous-représentées dans les essais cliniques, exclues parce que leurs menstruations les rendaient difficiles à étudier mais aussi pour protéger le fœtus de possibles effets indésirables de médicaments. Dans les années 1950-1960, les scandales de la thalidomide – un sédatif anti-nauséeux surtout prescrit à la femme enceinte qui s’est révélé provoquer de graves malformations des membres des bébés – et du Distilbène – donné à des femmes enceintes pour diminuer le risque de fausses couches mais qui a entraîné chez des filles exposées in utero des anomalies génitales et des cancers du vagin et de l’utérus – ont œuvré dans ce sens, allant même jusqu’à exclure toutes les femmes.

Pour pallier ce biais, la législation américaine a ensuite imposé que les études financées par les National Institutes of Health incluent les deux sexes ainsi que différents groupes ethniques. Si l’Europe, contrairement aux Etats-Unis, ne dispose pas de «Bureau des femmes», la dimension de genre en matière de santé a été intégrée dans le programme de recherche de l’UE Horizon 2020, lancé en 2014.

Le poids des stéréotypes de genre

«Alors que les femmes comptent pour 49,6% de la population mondiale, elles ne représentaient en 2009 que 38% des sujets inclus dans les études avec financement public publiées dans les journaux de médecine interne à fort impact», indiquaient Antoinette Pechère-Bertschi, responsable du centre d’hypertension aux Hôpitaux universitaires de Genève, et ses collègues dans un article de la Revue médicale suisse en 2015. «Sept ans plus tard, je ne pense pas que ce chiffre ait beaucoup changé», souligne-t-elle.

Les choses se sont tout de même améliorées. Interrogée, l’Agence européenne des médicaments nous a répondu que «les femmes sont adéquatement représentées dans les populations des essais pivots», même s’il n’existe pas de données globales sur le ratio hommes-femmes. «Il n’y a plus de sous-représentation des femmes globalement mais, pour quelques pathologies, la persistance d’une représentation insuffisante des femmes a été dénoncée, notamment dans des essais concernant l’insuffisance cardiaque, certains cancers, la dépression, la douleur, le sida», souligne le rapport du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE), «Prendre en compte le sexe et le genre pour mieux soigner : un enjeu de santé publique», remis en décembre 2020.

«Si la situation s’améliore, il persiste un déséquilibre important notamment dans les maladies cardiovasculaires», constate Christian Funck-Brentano, directeur du Centre d’investigation clinique AP-HP/Inserm/La Pitié-Salpêtrière, en s’appuyant sur plusieurs études. L’une d’entre elles, conduite par une équipe internationale et publiée dans Circulation en février 2020, a regardé la participation des femmes aux essais cardiovasculaires terminés et enregistrés dans la base de données ClinicalTrials.gov entre 2010 et 2017. Sur 740 essais, portant sur un total de 862 652 adultes, on dénombrait 38,2% de femmes.

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Le cas des maladies cardiovasculaires illustre le poids des stéréotypes de genre. Elles constituent en France la première cause de mortalité chez les femmes, avec une nette progression du nombre d’infarctus chez les femmes jeunes. En cause, les modifications défavorables de leur mode de vie (tabac, manque d’exercice physique, mauvaise alimentation, stress…), et un retard de diagnostic et de prise en charge qui reste fréquent. Or la persistance des clichés est tenace. Une femme se plaignant de douleurs dans la poitrine se verra prescrire des anxiolytiques, tandis qu’un homme sera dirigé vers un cardiologue. «En cas de douleurs thoraciques et de facteurs de risque cardiovasculaire (tabac, cholestérol, diabète et hypertension), il est impératif de penser à un trouble cardiaque», insiste Gérard Helft, cardiologue à l'Hôpital Pitié-Salpêtrière (AP-HP).

«Dans la majorité des cas, les symptômes de l’infarctus sont identiques chez l’homme et chez la femme avec une douleur thoracique oppressante pouvant irradier dans la mâchoire ou le bras gauche, avec parfois chez les femmes des signes autres (atypiques) associés tels que des palpitations, des nausées, un essoufflement, des sueurs», explique la cardiologue Catherine Mompère, qui copréside la commission sur le cœur des femmes de la Fédération française de cardiologie. «Moins bien informées, moins bien diagnostiquées, les femmes sont également moins bien traitées: il y a moins de pose de stents en post-infarctus, moins d’inclusion dans les études, moins d’études sur les spécificités cardiovasculaires des femmes», résume Catherine Mompère.

Le « syndrome du bikini »

Constat partagé par Antoinette Pechère-Bertschi, qui ajoute que cette prédominance masculine entraîne une plus grande fréquence d’effets secondaires chez les femmes. Elle le constate aussi dans sa pratique: à partir de 65-70 ans, les femmes traitées pour hypertension artérielle ont plus d’effets indésirables, ayant souvent besoin de doses plus faibles que les hommes. «On parle du «syndrome du bikini»: seules les études concernant les seins ou les organes reproducteurs sont considérées comme spécifiquement féminines, alors que ces spécificités ne sont pas étudiées pour les autres organes, notamment le cœur et les vaisseaux, pour lesquels la physiologie ou le rôle des hormones féminines peuvent avoir un impact sur les traitements», détaille Catherine Mompère.

Pour amoindrir ces disparités, la solution passe aussi par une meilleure représentation des chercheuses dans la gestion des études cliniques. Antoinette Pechère-Bertschi s’est félicitée de l’initiative de la revue The Lancet, qui s’était engagée début 2019 sur le sujet avec un numéro spécial «Pour l’avancement des femmes en science, en médecine et en santé globale» appelant à une prise de conscience dans ce domaine. Sur un an, en 2021, Hazrije Mustafic, cardiologue à la Pitié-Salpêtrière, a épluché les 628 articles de cinq revues spécialisées francophones en cardiologie et constaté que 79,4 % des premiers auteurs étaient des hommes. De même, une analyse des essais cardiovasculaires publiés au cours des quatre dernières années a révélé que les femmes n’étaient présentes qu’à hauteur de 10,1 % dans les comités de direction des essais cliniques et que la moitié ne contenait aucune femme dans l’équipe de direction, selon un article publié le 28 février dans Journal of the American College of Cardiology.

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«Les femmes sont moins souvent sollicitées durant les études de médecine et s’autolimitent elles-mêmes», constate Hazrije Mustafic. Pire, «l’expertise des femmes est davantage remise en doute: une femme en blouse est d’abord perçue comme une infirmière alors qu’un homme en blouse est forcément un médecin». «Nous devons lutter contre les stéréotypes, éduquer la population et les professionnels de santé, et faire de la santé des femmes une priorité de santé publique», conclut Chrysoula Zacharopoulou.