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Le minoptère de Schreibers se reproduit et hiberne dans des grottes.
© Yves Bilat

Biodiversité (1/5)

Le minioptère de Schreibers, l’hôte attendu des Gorges de l’Areuse

La chauve-souris cavernicole repeuple la réserve naturelle neuchâteloise après une réduction drastique de sa population. La grotte du «Chemin de Fer», son abri de prédilection, est protégée

Huit minutes. C’est le temps qu’il faut en train pour s’échapper de Neuchâtel et descendre à la gare de Chambrelien, village aux portes de la réserve naturelle des gorges de l’Areuse. De là part un sentier qui passe près d’un des rares gîtes du minioptère de Schreibers, petite chauve-souris au front bombé, qui rend de rares visites aux coteaux calcaires recouverts de chênaies. Sur la liste des espèces en danger en Suisse, l’espèce reprend lentement possession d’anciens sites. Le minioptère n’est pas le seul à trouver refuge dans la réserve: 25 espèces de chauves-souris vivent dans ce secteur, telles que la pipistrelle, le murin de Daubenton, la noctule et surtout le grand rhinolophe, une espèce au bord de l’extinction.

La présence du minioptère le long de l’Areuse remonte à la nuit des temps, tout comme celle des humains, puisque c’est le long de ce sentier, dans la grotte de Cotencher, que l’on a retrouvé les restes humains les plus anciens de Suisse: un bout de mâchoire d’une femme néandertalienne. «Parfois, des minioptères s’accrochent à la paroi de la grotte de Cotencher pour faire une pause pendant leur nuit de chasse», observe Pascal Moeschler, directeur du Centre de coordination ouest pour l’étude et la protection des chauves-souris (CCO) et conservateur au Muséum d’histoire naturelle de Genève. Mais leur lieu principal de villégiature se situe dans la grotte du Chemin-de-fer, située en contrebas, le long de la ligne ferroviaire qui relie Neuchâtel au Val-de-Travers. «Ce sont des cheminots qui, lors de la construction de la voie dans les années 1960, ont découvert la cavité dans la roche karstique et y ont installé un bar pour garder les boissons au frais, raconte le chiroptérologue. A cette époque, jusqu’à 3000 bêtes se rassemblaient dans la grotte.»


De nos jours, les minioptères sont moins nombreux. L’expert en chauves-souris explique que l’utilisation massive des pesticides comme le DDT, il y a quarante ans, a entraîné une chute drastique du nombre d’individus. La Suisse a réagi par une loi de protection, et un réseau d’actions s’est mis en place dans les années 1980. La grotte du Chemin-de-fer devient un site protégé et une grille est placée à l’entrée pour empêcher le public de déranger les chauves-souris. Récemment, la portion du chemin qui mène à la grotte s’est effondrée. S’en approcher est devenu périlleux et il faut descendre le coteau à travers des sous-bois puis longer les voies du train. Une bifurcation dans un talus de ronces mène à la porte de la grille fermée à clé. Exceptionnellement, nous sommes autorisés à y pénétrer.

L’espace libre entre la grille et l’entrée de la grotte permet aux chauves-souris de circuler librement sans qu’elles soient gênées par les barreaux métalliques. La pénombre tombe dès les premiers mètres de la caverne, où des mousses éparpillées sur les parois blanches et humides constituent les dernières traces de vert. Un peu plus loin, le noir se fait complet. Commence alors l’univers dédié aux chauves-souris et à d’autres espèces troglophiles, «amoureuses» des grottes, comme les collemboles (des petits crustacés).


Les halos de lumière des lampes frontales révèlent une cavité large d’une dizaine de mètres qui monte progressivement dans la roche. «La structure ascendante de cette grotte explique la présence des minioptères, précise Pascal Moeschler. L’espèce est méridionale, or ici, l’air chaud monte dans la cavité et reste piégé, ce qui en fait une des grottes les plus «chaudes» de Suisse avec une moyenne annuelle de 13 degrés.»

En automne, les bêtes se retrouvent dans les gorges pour chasser mais aussi pour s’accoupler. Les chauves-souris ont une reproduction en plusieurs étapes. «Chez la plupart d’entre elles, les spermatozoïdes restent dans le vagin de la femelle pendant l’hiver, et la fécondation à lieu à son réveil, explique le directeur du CCO. En revanche, chez le minioptère, la fécondation est immédiate après l’accouplement, et le développement de l’embryon reste bloqué jusqu’au printemps.» La femelle n’a qu’un seul petit par année.


Le minioptère est une espèce itinérante: il visite plusieurs grottes, réparties en France voisine et en Suisse. Ces chauves-souris hibernent en hiver dans une grotte près de Besançon, où elles forment un essaim grouillant de plus de 30 000 bêtes. «S’il y a un problème dans cette grotte, c’est toute la population de la région qui peut disparaître d’un coup!» met en garde Pascal Moeschler. Il y a quelques années, un virus inconnu a entraîné la mort de plus de la moitié des individus. «Mais grâce à la protection de leur habitat, la population des minioptères a pu remonter.» La menace actuelle est à nouveau humaine: la construction d’un parc éolien de 79 hélices sur les hauteurs du Jura. Une étude récente a estimé qu’une éolienne tuait environ 10 chauves-souris par an et le minioptère, par son vol haut et rapide, serait particulièrement exposé, d’après Pascal Moeschler.


Dans la grotte, pas de chauves-souris accrochées à la voûte aujourd’hui, mais des traces de leur passage visibles au sol. Des crottes entières et fraîches jonchent le calcaire argileux. Elles ressemblent à celles des souris. «Elles sont plus friables, car les chauves-souris se nourrissent d’insectes, explique Thierry Bohnenstengel, biologiste et correspondant local du CCO. Il faudra donc attendre l’automne pour observer de nuit – ou plutôt écouter – le minioptère de Schreibers. Mais d’autres espèces de chauves-souris plus courantes sont déjà présentes. Les berges de l’Areuse à Champ-du-Moulin, au bout du sentier, sont un terrain d’écoute remarquable. Armé d’un détecteur, il est possible de capter les ultrasons émis par les chauves-souris. «Le minioptère chasse entre 5 et 150 mètres au-dessus du sol, précise le biologiste neuchâtelois. Cette espèce apprécie les pistes forestières qui sont comme des autoroutes pour elle. Leur écholocation atteint une fréquence de 50 kiloHertz [l’oreille humaine s’arrête à 15 kH].» Les nuits dans les gorges sont ainsi loin d’être silencieuses: les sifflements de noctules et de murins font crier le détecteur. Pour voir leurs petites têtes, mieux vaut se rendre à l’exposition au musée à deux pas de la rivière.


Fiche d’identité

  • Nom français: Minioptère de Schreibers
  • Nom latin: Miniopterus schreibersii
  • Statut de protection: en danger selon la liste rouge nationale des espèces menacées
  • Aire de répartition: Du Portugal au Japon. En Europe, aire plutôt méditerranéenne, limitée au nord par la vallée de la Loire, le Jura, le sud-ouest des Alpes et le nord des Apennins.
  • Conseils d’observation: Pour éviter de les déranger dans leur abri, mieux vaut observer les minioptères la nuit lorsqu’ils chassent en automne. A plusieurs mètres du sol, ils suivent les chemins forestiers et les lisières des bois à grande vitesse. Leurs ultrasons d’écholocation peuvent être captés par un détecteur à la fréquence de 50 kH.
  • Ne pas confondre avec: La pipistrelle qui siffle à la même fréquence.
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