Neurosciences

Le miracle des cochons ressuscités

Des chercheurs américains ont réussi à réanimer plusieurs fonctions cérébrales de porcs quatre heures après leur mort. Les spécialistes sont en émoi

C’est une nouvelle qui tombe à pic. Alors que l’on fête Pâques et la résurrection de Jésus, on apprend que des scientifiques américains ont réactivé certaines fonctions du cerveau de cochons plusieurs heures après leur décès. Leur recherche, dont les résultats sont parus mercredi soir dans la revue Nature, exalte les experts du domaine, qui en appellent à repenser les frontières de la mort.

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Une équipe de neurologues américains, basés en majorité à l’école de médecine de Yale, dans le Connecticut, est à l’origine de cet exploit. Pour effectuer leur expérience, ils se sont procuré 300 cerveaux de cochons âgés de 6 à 8 mois, des Sus scrofa domesticus, tués dans un abattoir fédéral. Ils en ont branché 32 à une machine qu’ils ont eux-mêmes mise au point. Baptisé «BrainEx» et schématisé dans leur publication, cet appareil complexe consiste à perfuser un équivalent du sang dans le cerveau, à le filtrer, l’oxygéner puis le réinjecter afin de vasculariser les vaisseaux, avec des pulsations, comme si le cœur et l’organisme entier du mammifère étaient toujours actifs.

6 heures de perfusion

Les cerveaux des cochons ont été branchés à ce système durant six heures d’affilée, à une température de 37 degrés. Tout au long de l’expérience, les neurologues ont testé, observé et analysé les réactions des organismes cérébraux de ces mammifères. Leurs conclusions sont presque incroyables: «Nous observons une atténuation de la mort des cellules, et la préservation de leur intégrité anatomique et neuronale. Nous avons aussi découvert que des fonctions cellulaires spécifiques, à la fois des neurones et des cellules gliales, étaient restaurées», écrivent-ils. Les cellules gliales forment l’environnement des neurones, notamment en protégeant les tissus et en éliminant les cellules mortes.

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En d’autres termes, quatre heures après leur mort, une partie du cerveau de ces cochons a pu être réanimée. «C’est remarquable, relève Lorenz Hirt, neurologue au CHUV. D’abord, avoir mis en place cette machine extracorporelle est une prouesse technique. Et puis les réponses obtenues sont très intéressantes, comme lorsqu’ils piquent certains neurones avec des électrodes et constatent que ceux-ci ont encore des propriétés électriques.»

Encéphalogramme plat

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Pour autant, lors de l’expérience, ces mammifères n’ont pas ressuscité: comme l’explique Nenad Sestan, l’un des auteurs principaux de l’étude, leur «activité globale cérébrale n’a pas repris». Ou, comme le résume Lorenz Hirt, «certaines cellules sont redevenues actives mais pour ces cochons, l’électroencéphalogramme est resté plat. Nous sommes encore loin de réanimer des cerveaux comme on réanime des cœurs avec un défibrillateur, par exemple», ajoute le neurologue.

Malgré ces précautions la découverte des neurologues américains crée un précédent qui bouscule la communauté scientifique. Dans Nature, les professeurs de bioéthique à l’Université de Cleveland Stuart Youngner et Insoo Hyun cosignent une tribune dans laquelle ils assurent que l’étude de Yale soulève un débat sur la mort et «remet en question l’hypothèse de longue date que les cerveaux des grands mammifères sont endommagés de manière irréversible quelques minutes après que le sang arrête de circuler».

Transplantation en question

Mais ces experts vont plus loin, en affirmant: «Selon nous, à mesure que la science de la réanimation cérébrale progresse, certains efforts visant à sauver ou à restaurer le cerveau des personnes pourraient sembler de plus en plus raisonnables – et certaines décisions pour renoncer à de tels efforts dans le but de procurer des organes pour la transplantation pourraient l’être de moins en moins.» A quel moment déclarer quelqu’un en état de mort cérébrale? S’il existe une chance pour que son cerveau redémarre, doit-on le maintenir plus longtemps en vie?

Le neurologue belge Steven Laureys, notamment directeur du groupe scientifique sur la conscience et le coma à l’Université de Liège, est interpellé par les découvertes de ses confrères de Yale. «Je suis heureux de voir leurs résultats, qui montrent que le cerveau est plus résistant que ce que l’on pense, déclare-t-il. La mort est un processus que la technologie peut influencer. Il est important que la société se positionne de manière éthique sur cette question. A partir de combien de minutes d’arrêt cardiaque quelqu’un est-il décédé?»

Pour ce spécialiste, l’étude parue dans Nature ne va pas changer, en tout cas à court terme, la vie des patients. Mais la machine BrainEx sera reproduite dans d’autres laboratoires, et peut-être à terme présente dans les hôpitaux, comme cela s’est produit avec le respirateur artificiel, né dans les années 1950 et finalement devenu un incontournable de la médecine.

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