Etape capitale pour le futur de l’Europe spatiale, le premier vol suborbital d’une navette à corps portant (lifting body), le IXV, s’est déroulé à la perfection mercredi, et s’est terminé en plein Pacifique après un retour dans l’atmosphère à 27 000 km/h. Le lancement de la fusée Vega, de la base spatiale de l’ESA à Kourou, en Guyane française, avait provoqué quelques sueurs froides: le compte à rebours avait été interrompu pendant 40 minutes en raison d’un problème de télémesures, avant que tout soit rétabli. La petite fusée européenne s’est arrachée de son pas de tir à une vitesse supérieure à celle de la lourde Ariane 5, et s’est élancée dans une immense courbe qui a traversé le ciel au dessus de la base, pour la première fois sur une trajectoire équatoriale (LT du 9.2.2015).

Propulsé par les quatre étages de son lanceur, le vaisseau est monté jusqu’a 420 kilomètres d’altitude et il a parcouru presque les trois quarts du tour de la Terre en survolant l’Atlantique, l’Afrique et l’Indonésie avant de plonger vers le Pacifique. Sa descente a été freinée par l’atmosphère de plus en plus dense, puis par une batterie de parachutes quand sa vitesse s’est suffisamment réduite. Il est tombé dans le Pacifique, exactement au point prévu, où l’attendait un navire de récupération. Toute la mission s’est déroulée de manière nominale, c’est-à-dire exactement comme planifié. «Un pas historique pour l’Europe, permettant de mettre au point les étapes suivantes, s’est exclamé le président de l’ESA, Roberto Battiston. Maîtriser le retour sur Terre ouvre un très large éventail de possibilités, qu’il faudra définir. L’Europe spatiale a montré qu’elle peut accomplir des réussites exceptionnelles: si on peut le faire pour l’espace, pourquoi ne pourrait-on pas le faire dans d’autres domaines? »

«Un succès fantastique», a renchérit un Jean-Jacques Dordain presque euphorique, au Centre de contrôle «Jupiter». « Une mission courte, mais ‘cent minutes pour entrer dans le futur’», a lancé le directeur général de l’ESA jusqu’en juin, en utilisant une de ces formules qu’il affectionne. Il a insisté sur la prochaine étape, le projet Pride, «au nom si bien choisi» (pride veut dire fierté en anglais).

Toutes les options pour ce projet sont encore ouvertes, y compris sur la configuration de l’engin, mais on parle beaucoup de missions de récupération d’échantillons de Mars et de mise au point de lanceurs entièrement récupérables. «A coup sûr, les premiers projets opérationels avec IXV ne seront pas avec des hommes, souligne Jean-Jacques Dordain. Les Etats-Unis, la Russie, la Chine le font, pourquoi y aller en étant le quatrième à la faire? En tout cas moi je ne le recommanderais pas, mais je quitte bientôt l’ESA... Mieux vaut être premier ailleurs, et pour la récupération d’échantillons de Mars, je pense qu’on est assez bons pour le faire.»

Des schémas de l’ESA montrent un véhicule Pride muni d’ailes, mais Jean-Jacques Dordain affirme que ce n’est encore qu’une des options envisagées: «Si on constate que le lifting body est convaincant, pourquoi ne pas continuer dans cette voie?» La Suisse y participe également, avec pour le moment une contribution modeste de 500 000 euros, pour «pour mettre le pied dans la porte». selon les termes de Daniel Neuenschwander, chef du Swiss Space Office au Secrétariat d’Etat à l’éducation, la recherche et l’innovation, à Berne.

La Suisse, en revanche, participe de façon très importante au programme IXV. Elle a décidé en 2008 d’y apporter une contribution de plus de 12 millions d’euros. «C’est beaucoup plus substantiel que nos participations suisses habituelles dans ce type de programme, souligne Daniel Neuenschwander, qui a fait le voyage de Kourou, pendant lequel il a multiplié les contacts bilatéraux et multilatéraux: c’est important parce que c’est un pari sur l’avenir, et que cela permet aussi d’ouvrir la porte à l’industrie et aux instituts technologiques suisses.» De fait, trois entreprises, Ruag au premier chef (LT du 9.2.2015), et l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich ont été fortement impliquées dans la réalisation du IXV.

L’Italie est le leader des deux programmes, le IXV, qui a demandé sept ans de préparation, et le lanceur Vega, dont c’était le quatrième vol. Quarante entreprises et instituts européens ont été impliqués dans la conception et la fabrication de la navette. En remerciant l’Italie, clé de voûte de ce succès, Jean-Claude Dordain a tenu a souligner qu’elle était entourée d’un tronc commun de quatre Etats membres ayant participé aux deux composante, la fusée et la navette, à savoir la France, la Suisse, la Belgique et l’Espagne, quelques autres pays ayant contribué à l’un ou à l’autre.

Avec le succès total de IXV et le dépouillement de la masse de données collectées qui va commencer, l’ESA est sur la voie de la maîtrise du retour sur Terre, qui est essentielle pour l’exploration future, y compris dans des domaines encore insoupçonnés. C’était son point faible jusqu’ici, avec un seul retour de la capsule ARD, en 1998 (sans compter des atterrissages en douceur spectaculaires sur des corps lointains, Titan, Mars et la comète 67P !). Du coup, l’Europe reprend un rôle de leader dans ce domaine, puisque le IXV est le premier corps portant, sans ailes et guidé avec précision, qui parvient à revenir en douceur sur Terre alors qu’il « ressemble plus à un fer à repasser qu’à un avion », pour reprendre une comparaison amusée du directeur général de l’ESA.

C’est une semaine palpitante qui va se poursuivre pour l’ESA : après ce lancement d’IXV le 11 février, c’est la sonde Rosetta qui va fondre sur la comète 67P/Churyumov–Gerasimenko et la frôler le 14 février à 6 km de sa surface, pour effectuer des mesures à haute définition. Et le dernier des cinq véhicules de transfert automatique européens, l’ATV-5 Georges Lemaître, se détachera le même jour de la station spatiale, mission accomplie, pour se consumer le 16 février dans l’atmosphère, dans une chute finale qui sera filmée en direct depuis l’intérieur de l’engin.