Des monarques qui ne migrent plus autant

Les papillons monarques sont de moins en moins nombreux à hiverner au Mexique

La perte de leur habitat serait en cause

Chaque automne, des millions de papillons monarques quittent leur site de reproduction aux Etats-Unis ou au Canada pour aller passer l’hiver au Mexique. Mais cette migration de milliers de kilomètres – particulièrement impressionnante si l’on considère que cet insecte pèse moins d’un gramme – est aujour­d’hui menacée. Jamais les monarques n’ont été aussi peu nombreux que cet hiver dans les forêts mexicaines, en tout cas depuis le milieu des années 1990, quand leurs effectifs ont commencé à être évalués systématiquement. En prévision d’une rencontre ce 19 février entre les dirigeants du Canada, des Etats-Unis et du Mexique, des dizaines de scientifiques et d’artistes ont signé une lettre ouverte demandant que des mesures soient prises en faveur du lépidoptère orange et noir.

Si la migration des monarques fascine, c’est d’abord à cause du spectacle de ces papillons qui se rassemblent par millions dans les forêts des Etats mexicains de Michoacan et de Mexico. Ils s’y agglutinent dans des conifères appelés oyamels, sous forme de grappes colorées parfois si denses qu’elles peuvent briser des branches. Le complexe cycle de vie des monarques explique aussi l’intérêt qu’ils suscitent. Les papillons qui hivernent au Mexique sont nés au Canada ou dans le nord des Etats-Unis. Ils y sont entrés dans une phase de bouleversement physiologique, dite «diapause reproductive», qui leur permet de repousser leur reproduction et de voyager pendant plus de deux mois pour rejoindre leurs quartiers d’hiver. En février, ils prennent de nouveau leur envol, cette fois en direction du sud des Etats-Unis, où ils se reproduisent enfin. En tout, la durée de vie de ces migrateurs est de huit à neuf mois, ce qui est très long pour un insecte.

Les générations suivantes, qui se succèdent au cours de l’été, ne vivent en revanche que quelques semaines. Elles continuent toutefois à migrer sur de plus courtes distances vers le nord, jusqu’au Canada. A l’automne, les monarques qui vivent à ce moment-là entament une nouvelle migration vers le Mexique; en tout, trois à quatre générations séparent ainsi les papillons qui ont fait le voyage aller vers le nord de ceux qui effectuent le retour! «La manière dont ils trouvent leur chemin demeure en partie mystérieuse, dit Ryan Norris, biologiste à l’Université canadienne de Guelph. Il semblerait néanmoins qu’ils utilisent à la fois le champ magnétique terrestre et le soleil comme boussoles; ils s’orientent aussi grâce aux chaînes de montagnes.»

L’antenne locale du WWF dénombre les monarques présents au Mexique chaque hiver depuis vingt ans. Les papillons étant difficiles à compter individuellement, les chiffres sont rapportés sous forme de surface de forêt qu’ils occupent; un hectare de forêt rassemblerait environ 50 millions de papillons. Or les surfaces rapportées par le WWF, même si elles fluctuent d’un hiver à l’autre, ont nettement décliné depuis le début des observations. D’une moyenne de 6,7 hectares sur les vingt dernières années, la surface de forêt mexicaine colonisée par les monarques n’a atteint cette année que 0,67 hectare, le plus bas niveau jamais atteint.

L’exploitation illégale des forêts d’oyamels au Mexique a longtemps été considérée comme la principale menace à la migration des monarques. Mais en 2007, le gouvernement mexicain a pris des mesures pour lutter contre la déforestation. «La situation s’est clairement améliorée depuis, même si des coupes sauvages surviennent toujours», relate Lincoln Brower, biologiste à l’Université américaine Sweet Briar, l’un des auteurs de la lettre ouverte adressée au président américain Barack Obama, à son homologue mexicain Enrique Peña Nieto et au premier ministre canadien Stephen Harper, qui doivent se retrouver mercredi dans la ville mexicaine de Toluca, non loin des forêts où convergent les monarques.

La lettre, qui a été cosignée par 175 scientifiques et artistes, évoque une autre cause à la disparition des monarques: la perte de leur habitat dans les grandes plaines des Etats du centre et de l’est des Etats-Unis, où les papillons se reproduisent au printemps et à l’été. Durant cette période, les femelles déposent leurs œufs spécifiquement sur des plantes hôtes de la famille des asclépiades, dont la chenille se nourrit au cours de sa croissance – c’est d’ailleurs grâce à des composés tirés de cette plante que les papillons deviennent, à l’âge adulte, toxiques pour les oiseaux qui les mangent.

Or les asclépiades, des «mauvaises herbes» qui poussent normalement parmi les plantes cultivées dans les champs ou alors sur les terrains vagues, se sont fortement raréfiées avec l’introduction de variétés de maïs et de soja OGM résistantes aux herbicides. «L’utilisation à grande échelle du glyphosate, l’herbicide auquel résistent ces cultures OGM, a pratiquement éliminé les asclépiades des champs de maïs et de soja américains», affirme Chip Taylor, spécialiste des monarques à l’Université du Kansas.

Parallèlement à ce phénomène, un grand nombre de terrains autrefois laissés en jachère ont été transformés en champs de maïs, du fait des incitations financières remises aux agriculteurs par le gouvernement américain pour favoriser la filière des agrocarburants. «Si on ajoute à cela les espaces perdus à cause du développement de nouvelles infrastructures, quelque 67 millions d’hectares de «terres à monarques» pourraient avoir disparu depuis les années 1990», estime Chip Taylor. Soit une surface équivalente à celles de l’Espagne et du Portugal réunies!

Certains scientifiques sont plus prudents quant aux causes de la raréfaction des monarques: «A l’heure actuelle, rien ne permet de déterminer avec certitude la raison de leur déclin», martèle Ryan Norris. Qui relève que l’écroulement des populations a été particulièrement sensible ces deux dernières années, alors que la problématique des cultures OGM existe depuis plus longtemps. Des conditions météorologiques défavorables pourraient ainsi expliquer les faibles effectifs observés ces dernières années. «Un autre problème est que lorsque les populations deviennent trop petites, les individus ont du mal à trouver des partenaires pour se reproduire, ce qui accentue encore leur raréfaction», explique Ryan Norris.

Les signataires de la lettre adressée aux dirigeants nord-américains suggèrent quelques pistes d’action pour enrayer le déclin des monarques. Une d’entre elles serait de favoriser les plantes sauvages (et donc les asclépiades) sur les bords de routes, une autre d’inciter les agriculteurs à conserver des zones non traitées par herbicide dans leurs champs.

Et si rien n’était fait? «Les papillons monarques ne risquent pas de disparaître, car il existe d’autres populations non migratrices au sud du Mexique et dans les Caraïbes, indique Lincoln Brower. Mais si leur emblématique migration nord-américaine devait cesser, ce serait un symbole désastreux de l’impact de notre agriculture sur les chaînes alimentaires, et peut-être un signe avant-coureur d’impacts plus graves, par exemple si des espèces d’insectes pollinisateurs devaient également être touchées.»

Les plantes hôtes des monarques se sont raréfiées avec l’introduction de cultures OGM