Il y a des rires éclatants et de la musique qui couvrent le bruit des vagues océanes sur la terrasse du Lila Brown à Monrovia. Des Libériennes et Libériens, trentenaires et plutôt aisés, se mêlent aux étrangers, en ce dimanche 5 octobre, à quelques pas de l’ambassade américaine, des grandes agences de l’ONU et du plus chic hôtel de la ville. Oublié le slogan anti-épidémie: «Tu en touches un, tu tues tout le monde.» La peur d’Ebola, ce virus mortel transmissible par contact avec les fluides d’une personne infectée – y compris la sueur et la salive – aurait-elle disparu? Il y a trois semaines, un salut s’exprimait brièvement par une tape coude contre coude, et le moins possible avec un inconnu. Les marchés étaient déserts, les rues moins fréquentées, les bars et discothèques fermés. Ce n’est plus vraiment le cas.

La mort rôde, pourtant. Et elle frappe. Pour s’en convaincre, pas besoin de consulter les courbes ascendantes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) – 3 500 morts en six mois, dont la moitié au Liberia. La réalité est à portée de main. A cent mètres de l’insouciance du Lila Brown, peu avant une plage populaire bondée, une équipe de la Croix-Rouge libérienne, protégée par des combinaisons étanches, ramasse au fond d’une impasse, le corps de Seidou, chauffeur de taxi du quartier. Dans la petite foule de curieux, on raconte qu’on le savait malade mais qu’il refusait d’être conduit à l’hôpital. «Il y a trois jours, il est venu chercher de l’essence. Il tremblait et suait, je ne l’ai pas servi», raconte le garagiste.

«Certains malades se cachent»

Tous décrivent des symptômes caractéristiques d’Ebola: fièvre, saignements, diarrhées, vomissements. Mais chacun jure qu’il est mort d’autre chose. L’attitude de déni présente il y a six mois, au début de l’épidémie, ressurgirait-elle sous une autre forme? A écouter ses voisins, Seidou serait venu là, pendant la nuit, agoniser comme un animal blessé à mort derrière ce tas de sable d’où la Croix-Rouge tire maintenant son corps. Si près de chez lui, si loin du premier centre de traitement? A moins que son cadavre n’ait été abandonné là par ses proches. Ses colocataires, potentiellement contaminés, ont fermé les volets, mis les cadenas sur les portes et déserté la petite maison à un étage rongée par les embruns et la mousse. Ils ont échappé à une quarantaine certaine imposée autant par le voisinage que par les familles des malades elles-mêmes. Ils n’ont pas attendu les contacts tracers, ces équipes chargées, pendant les vingt et un jours d’incubation, de visiter ceux qui ont approché de très près les malades.

L’atmosphère qui règne dans le quartier privilégié de Mamba Point flotte aussi dans les venelles insalubres et bondées de West Point. Il y a comme un air de défiance à l’égard des autorités et une accoutumance à la maladie. Ce qui complique la lutte contre le virus et la collecte de données épidémiologiques. Une fillette de 12 ans est morte dans ce bidonville, vendredi. «Elle habitait à côté d’une maison contaminée. Ses parents ont refusé de la laisser partir en ambulance», raconte Saah Bundoo, l’un des 17 contacts tracers de ce bidonville de 70 000 habitants recrutés par l’ONG française Action contre la faim (ACF). «Ils disaient que personne n’allait s’occuper d’elle là-bas, que c’est un mouroir, qu’on demande de l’argent pour les emmener. Personne ne fait confiance au gouvernement. Certains malades se cachent ou quittent le quartier», ajoute-t-il. Ils constituent autant de sources de contamination et montrent que les messages de prudence ne sont pas toujours perçus. Ou qu’ils sont détournés. «On a connu la guerre, les gens s’adaptent et ne croient pas grand monde», relativise Hassan Bility, responsable régional de l’ONG Global Justice and Research Project.

Le premier cas officiel, confirmé par l’Institut Pasteur, en Guinée, remonte au mois de mars. Le virus a ignoré la frontière. Le feu a gagné Monrovia durant l’été. Tueuse, pernicieuse, l’épidémie a décimé des familles entières, épargné des voisins. Elle a fléchi au nord dans la région du Lofa, proche de la Guinée, rebondi ces derniers temps dans le comté du Bong, plus au sud. Les 15 comtés, soit la totalité du pays, sont désormais touchés.

De nouvelles données inquiétantes

Passé le moment d’incompréhension face à une maladie qui apparaissait pour la première fois dans cette partie de l’Afrique, surmontée la lenteur de mise en route des organisations internationales ou des grandes puissances, la réponse s’organise. «Beaucoup a été fait mais plus encore reste à faire», résumait, il y a peu à Monrovia, Anthony Banbury, le représentant spécial du chef de l’Unmeer, mission d’urgence de l’ONU contre Ebola, la première de ce genre créée pour lutter contre une épidémie.

Certes les intervenants sur le terrain mesurent le temps perdu. Mais les 3 000 GI promis par le président Obama commencent à débarquer. Des équipements médicaux arrivent par avions cargos. Un corridor aérien a été ouvert depuis Dakar. A Monrovia, l’OMS et le ministère de la santé gèrent dorénavant trois unités de traitement contre Ebola (ETU), là où Médecins sans frontières (MSF) fut bien seul pendant longtemps. Les Américains ont aussi ouvert un laboratoire de test dans le comté de Bong, au centre de traitement établi par l’International Medical Corps (IMC) et ils ouvriront d’ici à la fin du mois d’octobre quatre nouvelles ETU de 100 lits chacune, parmi les 17 promises par Washington. Enfin, MSF gère un centre à Foya, dans le Lofa.

«C’est mieux mais ce n’est toujours pas assez», prévient Laurence Sailly, de MSF Belgique et coordinatrice des urgences à l’ETU d’Elwa, à Monrovia, le plus grand de la région. En province, le terrain est encore terriblement dégarni. Et dans la capitale, il y a plus d’un mois, MSF évaluait à 1 000 le nombre de lits nécessaires afin d’isoler environ 70% des malades, le seuil estimé par les épidémiologistes pour stopper la progression de la catastrophe. Il n’y en a encore que la moitié.

«Pendant ce temps-là, il y a de nouvelles données que l’on ne comprend pas et qui nous inquiètent», ajoute Thomas Curbillon, le chef de l’antenne de MSF France au Liberia. Le nombre d’admissions – une vingtaine par jour – est stable à Elwa. Mais les 100 lits qui y ont été ajoutés sont vides. Il y a peu, pourtant, les malades se pressaient aux portes du centre, parfois refoulés par manque de place. «Certes, le centre est loin du centre-ville et d’autres capacités d’accueil ont été créées. Certes, les taxis ont compris qu’ils ne devaient plus transporter de malades et le système d’ambulances dysfonctionne, mais il ne faut surtout pas en conclure que la maladie s’est éteinte», avertit Laurence Sailly.

Stigmatisation

Ainsi, Monrovia compte paradoxalement moins de morts ces dernières semaines. Chez Abraham Robert, dans le quartier de Gardnerville, les cercueils capitonnés de satin aux poignées dorées ou en simple bois peint s’entassent dans son atelier. «Ebola nous donne faim», lâche Saah, l’un des menuisiers. «Un seul cercueil vendu en deux semaines, contre vingt-cinq en temps normal», compte-t-il en cousant une croix de velours violet sur une parure blanche. «C’est étrange, confirme Thomas Curbillon. Hors épidémie, il y a quarante morts par jour à Monrovia. Aujourd’hui, il y en a peu près autant, dirigés vers le crématorium qui tourne vingt-quatre heures sur vingt-quatre». Où sont passés les autres, alors que le ramassage des corps est désormais réservé à des équipes spécialisées qui les dirigent ensuite vers le crématorium? Est-ce un indice: sur le chantier d’un futur centre de traitement d’Ebola, les excavatrices ont sorti deux corps, enterrés en douce.

«Il y a un tassement du nombre de cas d’Ebola enregistrés à Monrovia. Le risque est que l’on ait atteint un palier, lié notamment à la période d’incubation et que cela reparte de plus belle ensuite. C’est courant dans les épidémies. Et la stigmatisation liée à ce genre de maladie pousse les gens à se cacher», ajoute M. Curbillon.

Ce risque, la présidente libérienne l’a balayé d’un revers de la main. Dans un entretien à France 24, Ellen Johnson Sirleaf déclarait que «même si Monrovia est particulièrement touchée par le virus, nous constatons une légère baisse du nombre de personnes qui se rendent dans les centres de traitement». Elle ajoutait que son pays est «en bonne voie d’éradiquer l’épidémie». «Il n’existe pas de comptage précis des morts, des malades, des cas suspects dans certains comtés et celui de Monrovia est mauvais, s’étonne M. Curbillon. On a parfois l’impression d’un retour en arrière, d’une forme de déni de la réalité sanitaire.»