Des regrets mais pas d’excuses. Le président du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), Rajendra Pachauri, refuse toujours de porter la responsabilité de l’énorme erreur contenue dans le quatrième rapport de son organisation: le fait que les glaciers himalayens allaient très probablement disparaître complètement d’ici à 2035, alors qu’ils vont subsister de toute évidence pendant plusieurs siècles. Loin de faire son mea culpa, il dénonce les «climato-sceptiques», accusés de comploter une fois de plus contre lui. «Ils ne peuvent pas attaquer la science, alors ils attaquent ma personne, s’est-il défendu. Mais ils ne vont pas me couler. Je suis l’insubmersible Molly Brown.»

Molly Brown, de son nom complet Margaret Tobin Brown, a été l’une des héroïnes du Titanic. Alors que sombrait l’immense paquebot, cette Américaine a montré un courage indomptable pour sauver des vies et soulager des souffrances. Drôle de comparaison! Rajendra Pachauri n’a pas sauvé grand monde dans l’affaire et risque, bien au contraire, de causer de gros dégâts autour de lui.

Une annonce apocalyptique

Il ne s’agit que d’un paragraphe dans un document de 938 pages, le deuxième des quatre volumes d’un rapport auxquels ont travaillé des milliers d’experts, se défend le secrétariat du GIEC. «Aucune entreprise humaine de cette ampleur ne peut demeurer sans erreur aucune», assure-t-il dans l’un de ses communiqués, publié le 2 février. Sans doute. Mais la bévue est de taille. Elle ne concerne pas un risque accessoire à long terme. Elle promet l’apocalypse dans de brefs délais pour l’une des régions les plus peuplées du monde.

«Les glaciers reculent plus vite dans l’Himalaya que dans n’importe quelle autre région du monde, assure le rapport, et s’ils continuent à le faire au même rythme, la probabilité qu’ils disparaissent d’ici à 2035, voire avant, est très haute.» Conséquence: «La tendance actuelle de fonte des glaciers laisse penser que le Gange, l’Indus, le Brahmapoutre et d’autres rivières du nord de l’Inde pourraient devenir des cours d’eau saisonniers dans un proche avenir.» Rien que ça! Et les auteurs de rappeler que le seul bassin du Gange abrite un demi-milliard de personnes, près d’un dixième de l’humanité.

Une source douteuse

Or, sur quoi repose cette prédiction? Sur une ou plusieurs de ces études scientifiques soigneusement relues par des experts dont aime se réclamer le GIEC? Pas du tout. Elle se base le plus officiellement du monde sur un rapport publié en 2005 par une organisation militante, le WWF. Rapport qui s’inspire lui-même d’interviews accordées six ans plus tôt par un scientifique indien proche de Rajendra Pachauri, Syed Hasnain, à deux revues, le New Scientist et Down to Earth.

Quelle négligence! D’autant qu’un bon nombre de glaciologues s’étaient évidemment déjà intéressés à l’Himalaya. Consultés, ils auraient empêché la rédaction d’une telle énormité. «Environ la moitié des surfaces de glacier que nous étudions au Népal ne connaissent aucune fonte à aucun moment de l’année», assure par exemple Richard Armstrong, un glaciologue de l’Université du Colorado. «Je ne connais pas une seule étude scientifique soutenant la disparition complète des glaciers himalayens au cours de ce siècle», ajoute Michael Zemp, glaciologue au Service de surveillance des glaciers du monde (WGMS) de Zurich. Comment une telle contre-vérité a-t-elle donc pu être assénée? Et assénée, circonstance aggravante, avec la mention de catastrophe «très hautement probable», ce qui signifie sur l’échelle du GIEC que l’événement a de plus de 90% de chance de survenir…

Des corrections refusées

Pire. Encore pire. Un glaciologue de l’Université d’Innsbruck, Georg Kaser, tombé sur le passage avant sa parution, a signalé l’erreur mais n’a pas été entendu. Les responsables du document n’ont pas daigné l’écouter lorsqu’il leur a assuré qu’une telle prédiction était tout simplement absurde. Alors qu’ils ont tenu compte d’une autre de ses critiques concernant des glaciers africains, assure le très sérieux hebdomadaire britannique The Economist.

L’erreur a donc été publiée comme si de rien n’était. En novembre dernier, complète le quotidien britannique The Times, soit quelques jours avant la conférence de Copenhague sur le climat, un éminent journaliste scientifique, Pallava Bagla, a interrogé Rajendra Pachauri sur l’erreur. Pour s’entendre répondre: «Je n’ai rien à ajouter sur les glaciers.» Le président du GIEC se confond aujourd’hui en excuses auprès de son interlocuteur et assure qu’il avait alors trop de soucis pour s’attarder sur le sujet mais que jamais, au grand jamais, il n’a voulu cacher une vérité aux chefs d’Etat et de gouvernement qui s’apprêtaient à se réunir au Danemark.

Des pratiques obscures

L’affaire est d’autant plus grave pour le GIEC qu’elle confirme des accusations portées dans le passé par d’autres scientifiques. Comme Paul Reiter, entomologiste à l’Institut Pasteur, qui s’est retiré du groupe après avoir découvert que des représentants de gouvernement ou d’ONG se permettaient de corriger les conclusions des scientifiques. Ou comme Chris Landsea, spécialiste américain des ouragans, démissionnaire lui aussi, qui a accusé l’organisation de poursuivre des «objectifs préconçus et scientifiquement non valables».

Pour tout arranger, l’organisme dirigé par Rajendra Pachauri en Inde, The Energy and Resources Institute (TERI), a reçu dernièrement des mandats d’étude de la fonte des glaciers himalayens. Le conflit d’intérêts est évident. Et le soupçon inévitable.

Le risque est grand dès lors que le cinquième rapport du GIEC n’ait pas la crédi­bilité dont avait bénéficié son ­prédécesseur. Pour le limiter, l’institution a tout intérêt à se réformer. En traitant plus sérieusement la littérature «grise» (non scientifique). En estimant mieux la valeur de ses sources. En favorisant une meilleure collaboration entre spécialistes des domaines concernés. En donnant aux principaux auteurs du rapport des postes rétribués à plein temps. En adoptant une réglementation sérieuse contre les conflits d’intérêts.

Appel à la démission

Et puis se pose la question de la présidence. Rajendra Pachauri sert-il encore son organisation ou a-t-il commencé à la desservir? Réélu sans opposition et par acclamation en 2008 pour un deuxième mandat de six ans, l’intéressé refuse d’envisager un départ. Mais certains chercheurs sont arrivés à la conclusion inverse. Et trois d’entre eux ont demandé sa démission il y a quelques jours dans le magazine allemand Der Spiegel. Entre la carrière d’un homme et la crédibilité du GIEC, ils ont choisi.