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La montre connectée aurait pu être inventée en Suisse

Technologie En 1977, l’ingénieur Bent Stumpe a imaginé un incroyable concept de «smartwatch». Par un concours de circonstances, son invention ne verra jamais le jour. Une occasion unique que les horlogers suisses ont laissé filer

Une montre trop en avance

Technologie En 1977, l’ingénieur Bent Stumpe a imaginé un incroyable concept de «smartwatch»

Par un concours de circonstances, son invention ne verra jamais le jour

Une occasion unique que les horlogers suissesont laissé filer

«C’est avoir tort que d’avoir raison trop tôt», a écrit Marguerite Yourcenar. L’histoire de bon nombre d’inventeurs illustre cet adage: trop avant-gardistes, trop visionnaires pour leur époque, leurs travaux n’ont été reconnus que bien après leur publication. Bent Stumpe, brillant ingénieur du CERN pour qui il a notamment inventé l’écran tactile moderne, pourrait être l’un de ces scientifiques incompris. En 1977, ce Danois aux yeux pétillants imagine une montre à écran tactile, intelligente et connectée. Oui, une «smartwatch», esquissée près de quarante ans avant la sortie de l’Apple Watch et de ses concurrentes. Malheureusement pour lui, sa montre est tombée dans l’oubli. Et la smartwatch ne sera jamais une invention suisse, comme il l’aurait souhaité.

L’affaire de cette montre, qu’il baptise «Intelligent Oyster» en référence au modèle phare de Rolex, ne se résume pas à celle d’un Géo Trouvetou oublié par l’Histoire. Elle aurait pu révolutionner l’industrie horlogère helvétique. A deux reprises, Bent Stumpe a tenté, en vain, d’expliquer son projet à Rolex et Tissot, comme le montrent des courriers qu’il a religieusement archivés et que Le Temps a pu consulter.

Mais l’histoire de l’Intelligent Oyster pourrait aussi aboutir à un séisme juridique pour les fabricants de smartphones, tablettes et smart­watches. Car d’après nos informations, les brevets qui les protègent pourraient en fait être basés sur des technologies développées antérieurement par Bent Stumpe et par le CERN, ce qui pourrait les invalider.

L’histoire de Bent Stumpe ne se raconte pas qu’à l’oral. «Je garde tout», sourit-il en sortant trois classeurs gris de son sac, si épais qu’on se demande comment il les a fait tenir à l’intérieur. Rapports, lettres, schémas, à chaque document correspond une étape de son récit. En ouvrant le premier classeur, il nous fait revenir en 1977. L’industrie horlogère suisse a connu des jours meilleurs. Les montres à quartz japonaises sont sur tous les poignets. «C’est une période durant laquelle on craint que l’horlogerie suisse disparaisse à brève échéance», précise Pierre-Yves Donzé, historien et professeur associé à l’Université de Kyoto. C’est alors que Bent Stumpe voit la lumière: il va utiliser l’écran tactile, qu’il vient de développer pour le CERN, pour réinventer la montre et mater celles à quartz.

Après avoir fait mûrir son idée, il décide de participer au Prix Rolex à l’esprit d’entreprise, dont c’est la deuxième édition. Schémas à l’appui, Bent Stumpe rédige son dossier. «D’un simple geste du doigt sur l’écran, l’Oyster fait ce que vous souhaitez […] et vous connecte au système que vous voulez contrôler», écrit-il. L’Intelligent Oyster indique l’heure bien entendu, mais fait également office «de calendrier perpétuel, de calculatrice et de dictionnaire […], le nombre de fonctions n’étant limité que par notre imagination. […] On peut même l’utiliser en tant que mini-terminal informatique, voire s’en servir pour contrôler ces nouveaux systèmes de données tels que le télétexte, qui pourraient un jour se démocratiser», poursuit-il dans ce document unique dont Le Temps a pu obtenir une copie. Du potentiel des applications «que chacun pourrait développer soi-même» au futur règne des réseaux de données (même si le Web éclipsera le télétexte), Bent Stumpe a eu, dès 1977, une vision incroyablement précise de ce que sont les smartwatches actuelles.

Semblant promise à un bel avenir, sa montre ne va pourtant jamais voir le jour. Le 29 mars 1977, date à laquelle Bent Stumpe envoie son dossier à l’horloger, a son importance. Réceptionné par Rolex à Genève le lendemain, soit le 30 mars, le document n’est pas conforme au règlement du prix, qui n’accepte que les dossiers présentés sur le formulaire officiel de participation. La ­secrétaire alors en poste doit logiquement lui renvoyer son dossier accompagné d’un formulaire vierge. Problème: la date limite de dépôt des candidatures est fixée au 31 mars. Considérant qu’il est impossible d’envisager un tel échange de courrier en 24 heures, le secrétariat du concours prend de fait la décision d’éliminer Bent Stumpe, sans même le laisser participer. L’ingénieur n’en sera notifié que deux mois plus tard, dans une lettre datée du 3 juin 1977. Affaire classée.

Dans les archives de l’horloger genevois, aucune trace de cette histoire vieille de trente-sept ans. «M. Bent Stumpe n’ayant pas été officiellement candidat au Prix Rolex à l’esprit d’entreprise en 1977 ou dans les années suivantes, nous ne sommes pas en mesure de nous prononcer sur le bien-fondé de son projet», lâche la porte-parole, Virginie Chevailler. Son idée, encore à un stade embryonnaire et sans portée philanthropique, aurait de toute façon peiné à convaincre le jury. L’ingénieur a choisi là un bien piètre moyen de communication, ce qu’il reconnaît d’ailleurs volontiers. «A l’époque, j’étais surtout excité à l’idée de gagner les 100 000 francs promis au lauréat et je n’ai pas vraiment réfléchi à ma stratégie», s’amuse ce retraité aujourd’hui âgé de 76 ans.

Il en est persuadé, l’horloger a laissé filer une opportunité de devenir le leader mondial des fabricants de smartwatches. Une hypothèse qui laisse Pierre-Yves Donzé sceptique. Il paraît peu probable, pour ce spécialiste de l’histoire de l’horlogerie, que Rolex ait méprisé l’Intelligent Oyster. «Rolex s’est toujours intéressé à la technologie, ce qui l’a justement protégé pendant la crise des années 1970. Si un responsable avait été au courant de son invention, il aurait au moins contacté M. Stumpe pour en discuter.» Mais que s’est-il passé entre le 29 mars et le 3 juin, alors que son dossier est resté dans les locaux de Rolex? L’échec de cette antique smartwatch est-il dû au zèle administratif d’une secrétaire, ou bien à un manque d’intérêt de l’horloger? On ne le saura sans doute jamais. Passant à autre chose, Bent Stumpe n’a retenté sa chance qu’une seule fois, en 2011, dans une lettre adressée à Tissot et datée du 10 octobre. Il y raconte la mésaventure de l’Intelligent Oyster et tente d’établir un contact. La lettre est restée sans réponse, d’après l’ingénieur.

Snobée par les fabricants suisses, la montre tactile de M. Stumpe peut donc rejoindre le panthéon des inventions géniales dont personne n’a initialement voulu, entre le stylo à bille et le fer à repasser. Ainsi boudée, la smartwatch attendra patiemment son heure, jusqu’à ce que d’autres marques ne s’en emparent, tel Apple, dont le premier modèle est attendu en 2015. La Suisse aurait-elle pu devenir la patrie des montres intelligentes, il y a près de quarante ans? C’est peu probable. «L’horlogerie helvétique était composée d’une mosaïque de PME sans aucune puissance industrielle, précise Pierre-Yves Donzé. Personne n’aurait pu se lancer dans une telle production.» Mais ne demandez pas à Bent Stumpe s’il a songé s’adresser aux Japonais Seiko ou Citizen, plutôt qu’à Rolex ou Tissot! «Jamais de la vie! J’ai eu cette idée grâce à mes travaux effectués en ­Europe, au CERN, il était hors de question que j’exporte mon idée ailleurs», balaye-t-il. Aujourd’hui, même si de nombreuses interrogations demeurent, l’ingénieur retraité assure qu’il ne regrette rien. Sans prototype construit ni brevet déposé, il ne peut de toute façon prétendre à aucun droit.

Mais si la montre a été imaginée dans un cadre privé, il n’en va pas de même pour son écran tactile, développé par Bent Stumpe pour le compte du CERN. En 1971, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire décide de construire le Supersynchrotron à protons (SPS), un accélérateur de particules de 7 kilomètres de circonférence, environ dix fois plus grand que le précédent accélérateur. Un défi se pose alors aux physiciens: contrôler sur de si longues distances les milliers d’appareils nécessaires à son fonctionnement. Pas d’ordinateur à l’époque, des opérateurs dirigent tout depuis une gigantesque salle de contrôle hébergeant les instrumentations nécessaires, desquelles part un infernal enchevêtrement de câbles électriques qu’il faudrait tirer sur des kilomètres. Trop compliqué mais surtout trop onéreux, bref, impensable. C’est pour résoudre ce problème que Bent Stumpe propose de développer une interface de contrôle simple et intuitive, un nouveau type d’écran tactile dit capacitif. Cet appareil doit remplacer les milliers de boutons, molettes, interrupteurs nécessaires au fonctionnement du SPS. Exactement de la même manière que l’écran d’un smartphone permet aussi bien de contrôler un appareil photo, un téléphone, ou encore d’ouvrir et fermer ses volets. Le CERN donne immédiatement son feu vert, et un premier prototype voit le jour en 1973. Trois ans plus tard, le SPS est entièrement contrôlé par les écrans tactiles mis au point par Bent Stumpe. Une première.

Cette technologie innovante a immédiatement suscité l’intérêt des fabricants d’ordinateurs. Lorsqu’en 1974 le CERN publie dans la revue Design Ideas quelques éléments techniques, il reçoit près de 300 courriers de lecteurs. Honeywell, Hewlett-Packard, IBM… tous proviennent d’entreprises de haute technologie. Et tous réclament la même chose, le dossier technique complet de l’écran tactile. Le CERN, dont bon nombre de ses inventions sont disponibles pour le public, leur répond favorablement.

Mais utiliser de telles technologies implique de respecter certaines règles, l’organisation se réservant «le droit de s’opposer à toute revendication qu’un usager pourrait faire de la propriété scientifique ou industrielle de toute invention et tout dessin ou modèle décrits dans le présent document», peut-on lire à la fin du dossier. Or aujourd’hui, de féroces batailles juridiques se sont engagées entre la plupart de ces entreprises, avec à la clé des amendes record. Le nerf de cette guerre: les brevets déposés sur différentes technologies telles que les écrans tactiles.

«Pour qu’un brevet soit valide, il faut qu’il apporte une nouveauté par rapport aux inventions déjà existantes, précise Julien Fresnault, avocat spécialisé dans les nouvelles technologies. Il faut donc bien examiner tout ce qui a été inventé avant, ce qu’on appelle le prior art. Si un brevet n’apporte rien de nouveau, alors un juge peut aller jusqu’à l’invalider.» Autrement dit, si un tribunal estime que les brevets protégeant les écrans tactiles d’Apple ou de Samsung se basent en fait sur un prior art, en l’occurrence l’écran tactile du CERN, alors il pourrait les invalider. Une telle décision provoquerait un cataclysme juridique. «Au vu des enjeux colossaux, cela me paraît peu probable, prévient Julien Fresnault. Mais ce n’est pas impossible. Tous les brevets sont liés les uns aux autres, si on fait sauter un maillon de la chaîne, tout peut casser.» D’après des informations du Temps, le CERN envisage bel et bien cette éventualité. Un scénario catastrophe qu’il n’a pour l’instant ni confirmé étudier, ni désiré commenter.

Sa montre rejointle panthéondes inventions géniales dont personne n’a voulu

Bent Stumpe a eu dès 1977 une vision précise des smartwatches d’aujourd’hui

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