Environnement

Le Mont-Terri, laboratoire de la capture du CO2

En Norvège, en Algérie et au Canada, le dioxyde de carbone est capturé dans l’air, puis injecté sous terre. Mais cette technologie récente suscite des craintes. Une étude de grande ampleur menée dans le Jura devrait permettre de mieux en évaluer les risques

L’année dernière, 38 gigatonnes de dioxyde de carbone ont été émises dans le monde. A ce rythme, la température devrait augmenter de 1,5 degré dès 2030. Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), la réduction des émissions ne suffira probablement pas à enrayer le phénomène. Le stockage du CO2 en sous-sol est une option envisageable.

Capturer le CO2 dans l’atmosphère, puis l’injecter à un kilomètre de profondeur, dans la roche, n’est pas de la science-fiction. Cette technique plutôt méconnue a vu le jour dès les années 1980. Le premier site de grande ampleur à la mettre en pratique a été celui de Sleipner, en Norvège, qui a enfoui 17 millions de tonnes de CO2 sous la mer du Nord depuis 1990 et reste actif.

18 opérations en cours

Aujourd’hui, au moins 18 opérations sont en cours dans le monde, au Canada, en Arabie saoudite ou en Algérie, qui enterrent au total environ 30 millions de tonnes de CO2 par an. Soit moins que les émissions de la Suisse en un an.

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Ce volume pourrait augmenter dans les années à venir: la Chine développe actuellement huit projets. Mais en Europe, cette technologie suscite des oppositions. Pour l’ONG écologiste Greenpeace, «elle comporte des risques incalculables et freine le tournant énergétique». Comment va évoluer le CO2 enfoui sous nos pieds? Que va-t-il se passer en cas de séisme, si une masse de dioxyde de carbone est libérée soudainement?

Laboratoire souterrain

C’est en Suisse que la réponse à toutes ces questions devrait émerger dans les mois à venir. Le laboratoire souterrain du Mont-Terri, dans le Jura, né en 1996, est en effet le théâtre du programme de recherche Elegancy, dont le budget de près de 16 millions est financé par plusieurs pays, dont la Confédération, ainsi que par l’industrie (Total et Chevron, notamment). Une conférence était organisée pour la presse jeudi 17 janvier afin de visiter ce tunnel de plus d’un kilomètre.

Le laboratoire grandeur nature du Mont-Terri, géré par l’Office fédéral de la topographie (Swisstopo), est connu pour abriter plusieurs recherches, dont celles en cours sur le stockage des déchets nucléaires. A 300 mètres sous terre, les galeries fourmillent de scientifiques portant des bottes et un casque de sécurité. La roche qui nous entoure est de l’argile, et sa particularité est qu’elle est traversée par une faille géologique – un point de rupture qui la fragilise.

Scénario catastrophe

«La semaine prochaine, nous allons commencer à injecter du CO2 dans de l’eau salée, dans un forage de cette roche, explique Christophe Nussbaum, responsable du projet chez Swisstopo. Plusieurs forages voisins et autres capteurs vont monitorer tout cela et nous dire comment la roche réagit.» Le but est de vérifier si le dioxyde de carbone s’infiltre dans l’argile pour remonter à la surface, et comment il interagit avec la faille rocheuse. Lorsqu’il est souterrain, le CO2 devient liquide en raison de la baisse de pression. Son volume est ainsi divisé par cent, ce qui permet de stocker de grandes quantités dans un réservoir constitué de grès ou de calcaires perméables et poreux.

Cette expérience inédite s’ajoute à plusieurs autres déjà menées sur place. Mais au sein de la communauté scientifique, ses résultats sont attendus avec impatience, notamment par Berend Smit, chef du laboratoire de simulation moléculaire à l’EPFL et auteur d’un livre sur le stockage du carbone. «Cette recherche va nous renseigner sur un scénario catastrophe, si jamais le souterrain où se trouve le CO2 a une faille qui n’avait pas été détectée, explique-t-il. Les gens ont souvent peur que le dioxyde de carbone ne s’échappe d’un coup dans l’air en cas de fuite. Les résultats nous éclaireront sur ce point.»

Grandeur nature

Même enthousiasme en France, au Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM). «C’est formidable de tester les choses en grandeur nature, applaudit Isabelle Czernichowski-Lauriol. Cela va permettre de savoir comment le CO2 migre dans une faille. Est-ce qu’il s’écoule autour, est-ce qu’il la bouche? Ainsi, l’application de la technologie sera plus fine et les coûts de surveillance des sites baisseront.» Si le BRGM connaît bien le Mont-Terri, c’est parce qu’il a participé sur place à la recherche précédente sur le CO2. Isabelle Czernichowski-Lauriol, en tant que présidente émérite de l’ONG CO2 GeoNet, milite depuis plusieurs années pour l’enfouissement du gaz carbonique dans les souterrains.

Pour rassurer les plus sceptiques, ses partisans rappellent volontiers que le magma émet naturellement du CO2, naturellement présent dans les roches. Mais même les plus convaincus n’ignorent pas que chaque zone géologique a ses particularités, et que le stockage du CO2 n’est pas une solution miracle. «Cela ne règle pas le problème du réchauffement, estime Lyesse Laloui, professeur au Laboratoire de mécanique des sols de l’EPFL. Mais cela peut aider à la transition énergétique, en complément des autres énergies renouvelables.»

Et en Suisse?

La capture du CO2 dans l’atmosphère n’est efficace que dans un endroit où il est très dense, par exemple près d’une cimenterie ou d’une usine sidérurgique. C’est pourquoi les industries s’y intéressent particulièrement. La Suisse, quant à elle, ne compte encore aucun projet de stockage réel. Une erreur, selon Lyesse Laloui, qui vantait récemment les mérites de cette technologie dans Le Temps.

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Une étude de l’Université de Berne a montré que la Suisse pourrait stocker 2,7 gigatonnes de CO2 dans son sol, soit l’équivalent de soixante ans de la production de CO2 du pays. Que deviendrait ce carbone, au fil du temps? Selon les projections, une partie se dissoudrait, une autre se transformerait en minéraux… au bout de 10 000 ans.

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