virologie

Moratoire sur les virus contagieux de H5N1

Des chercheurs ont créé un virus transmissible entre mammifères. Par crainte du bioterrorisme, les autorités américaines veulent censurer leurs résultats

De quoi avons-nous le plus peur: des hommes ou des virus? C’est la question qui sous-tend tout le débat qui secoue la communauté scientifique, après que deux équipes indépendantes eurent créé un virus de la grippe aviaire H5N1 capable de passer de mammifère à mammifère. Par crainte du bioterrorisme, le Bureau national américain de la science pour la biosécurité (NSABB) a demandé aux revues scientifiques Science et Nature – auxquelles les travaux ont été soumis – de ne pas publier tous les détails. Vendredi, une quarantaine de chercheurs, à la pointe dans ce domaine, ont publié sur les sites des deux revues une prise de position commune dans laquelle ils annoncent s’être mis d’accord pour observer un moratoire de deux mois sur la recherche sur ce type de virus.

Jusqu’ici, l’infection d’êtres humains par le H5N1 a été établie dans 577 cas, parmi lesquels 340 ont été mortels. Pour l’heure, aucun cas de transmission d’homme à homme n’a toutefois été observé. C’est là la plus grande crainte liée à ce virus: qu’ils viennent à muter et franchir cette barrière. Avec une mortalité proche de 60%, il pourrait alors causer une grave pandémie.

Ron Fouchier, du Département de virologie du Centre Erasmus de Rotterdam, a présenté les résultats de son équipe lors d’un congrès, à Malte, en septembre 2011. Les chercheurs ont créé une version mutante du virus qui est transmissible entre furets – un modèle couramment utilisé parce qu’il attrape aussi bien les grippes animales que les grippes humaines. Cela ne veut pas encore dire qu’il peut passer d’homme à homme, font-ils valoir. Mais c’est tout à fait possible, rétorquent leurs détracteurs.

Yves Thomas, responsable du Centre national de référence de la grippe de Genève, était au congrès de Malte. «Les chercheurs ont partiellement communiqué leurs résultats, mais oralement, explique-t-il. Maintenant se pose la question de la publication…» Les travaux de Ron Fouchier ont été soumis à Science, tandis qu’une autre équipe de l’Université de Wisconsin-Madison, arrivée à des résultats similaires, a envoyé les siens à Nature.

A la demande du gouvernement américain, le NSABB, né à la suite des attaques à l’anthrax de 2001, s’est penché sur ces études. Celui-ci a recommandé en décembre qu’elles soient publiées sans le descriptif des méthodes et les résultats détaillés. Les journaux et les chercheurs ont donné leur accord, à condition qu’un dispositif soit mis en place afin que ces informations puissent tout de même être transmises à d’autres scientifiques de confiance ainsi qu’à des responsables de santé publique. De son côté, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) craint que tout cela ne remette en question un processus de partage des données sur le virus qu’elle vient de mettre en place après plusieurs années de discussion.

En outre, une partie de la communauté scientifique s’élève ­contre ce qu’elle appelle de la censure. C’est le cas de Peter Palese, de la Mount Sinai School of Medicine de New York, qui a contribué en 2005 à reconstruire le virus de la grippe de 1918, responsable de la mort de 50 millions de personnes. «Grâce à cela, nous savons maintenant que le virus est sensible au vaccin saisonnier contre la grippe, ainsi qu’aux médicaments anti-grippe amantadine (Symmetrel) et oseltamivir (Tamiflu), argumente-t-il dans Nature. Si on n’avait pas reconstruit ce virus et partagé nos résultats, nous serions encore dans la crainte que quelque scientifique malfaisant ne le recrée et le libère dans un monde sans protection.» Il ne comprend pas pourquoi le NSABB, qui avait décidé de ne pas intervenir à l’époque, a changé de position.

Mais la polémique a aussi provoqué des réactions inverses. Un éditorialiste du New York Times imagine le pire si le virus mutant échappait au confinement ou s’il était volé par des terroristes. «Il semble que cette recherche n’aurait jamais dû être entreprise parce que les dommages potentiels sont tellement catastrophiques et les bénéfices potentiels de l’étude du virus si spéculatifs», s’insurge-t-il.

Quels sont ces bénéfices? «On ne comprend pas bien pourquoi le virus ne se transmet pas d’homme à homme», explique Yves Thomas, qui en tant que scientifique estime frustrant que des informations pouvant contribuer à cette compréhension soient maintenues secrètes. Les chercheurs impliqués estiment aussi que connaître les mutations qui rendent le virus contagieux permettrait aux autorités locales de prendre des mesures drastiques dès que certaines d’entre elles sont repérées dans une région du monde. D’autres scientifiques estiment que cet argument n’est pas réaliste, que les systèmes de détection et d’analyse sont beaucoup trop lents et lacunaires pour pouvoir empêcher une pandémie, qu’ils permettront tout au plus de documenter ce qui s’est passé après coup. Reste l’idée de pouvoir tester des vaccins sur ces souches mutantes, mais il n’est pas, selon eux, nécessaire de partager les données sensibles au-delà d’un certain cercle de chercheurs établis pour pouvoir réaliser ces essais.

L’importance de la menace bioterroriste ne convainc pas tout le monde non plus. D’une part, ces travaux ne sont pas à la portée de tous. «Il faut beaucoup d’années d’expériences pour en arriver là, précise Yves Thomas. Ces manipulations doivent être faites dans un environnement très particulier, par des gens qui connaissent très bien le virus.» Le scientifique doute en outre que la grippe soit une très bonne option pour les bioterroristes, car elle est trop instable et difficile à disséminer. Pour lui, la transparence est un antidote plus efficace que la censure: «En bloquant la diffusion de ces résultats, on empêche les gens bien intentionnés de travailler dessus, pas les autres.»

Le moratoire de soixante jours proposé par le groupe de chercheurs, parmi lesquels ceux de Rotterdam et Madison, doit donner aux différentes parties impliquées le temps de réfléchir de manière un peu plus calme et d’avoir un débat international sur le sujet. «C’est dommage que nous devions en arriver là, déplore Ron Fouchier dans Science. J’aurais préféré qu’il n’y ait pas toute cette controverse, mais c’est comme ça et on ne peut rien y changer.» Des voix s’élèvent déjà pour dire que la proposition de moratoire n’est qu’une opération de relations publiques et que le délai est trop court. «Peut-être qu’on se rendra compte qu’il faut plus de deux mois, mais il me semble que cela va dans le bon sens», commente Yves Thomas.

D’après Science , il semblerait que l’OMS soit en train d’organiser une rencontre sur le sujet pour février. La Société américaine de microbiologie et l’Académie américaine des sciences et des arts aussi.

Publicité