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Les mouvements du sol gelé s’accélèrent sous l’effet du réchauffement

Sous l’effet des changements climatiques, le sol gelé en permanence, ou pergélisol, a commencé à fondre dans les Alpes. Ce qui entraîne un risque accru d’éboulements et de glissements de terrain

Les mouvements du sol gelé s’accélèrent

Montagne Le sol gelé en permanence, ou pergélisol, fond sous l’effet du changement climatique

Un symposium scientifique s’est penché sur les risques liés à ce phénomène, risques dont l’ampleur reste difficile à cerner

C’est l’un des effets a priori invisibles mais bien réels des changements climatiques en montagne: le pergélisol fond. Ce sol gelé en permanence, dont seule la couche superficielle dépasse le 0 °C en été, se situe en général au-delà de 2500 mètres d’altitude. Il couvrirait environ 6% de la surface des Alpes suisses. Sa fonte pose surtout problème en raison des risques qu’elle peut entraîner: déstabilisation des sols, éboulements et autres glissements de terrain.

Depuis plusieurs années, le monde scientifique tente de mieux cerner cette nouvelle menace. Le programme de recherche Temps (pour «The Evolution of Moutain Permafrost in Switzerland»), soutenu par le Fonds national suisse, avait ainsi pour objectif d’évaluer les impacts actuels et à venir de la fonte du pergélisol (ou permafrost, en anglais) dans les Alpes. Un symposium de clôture de ses travaux, réunissant scientifiques et spécialistes des dangers naturels en montagne, s’est tenu la semaine dernière à Sion.

Le chercheur de l’Université de Fribourg et spécialiste du pergélisol Reynald Delaloye y participait.

Le Temps: Quelle est l’ampleur du réchauffement du pergélisol dans les Alpes?

Reynald Delaloye: D’après les mesures, la température du pergélisol alpin a augmenté d’environ 1 °C depuis la décennie 1980-1990. Dans le même temps, les températures de l’air ont progressé de 1 à 1,5 °C en montagne. Il y a une certaine inertie entre les deux phénomènes: l’élévation de la température observée dans l’air ne s’est retrouvée que quelques années plus tard dans le sol.

Après cette phase initiale d’augmentation des températures, il semble qu’elles se soient stabilisées au cours des 25 dernières années, que ce soit dans l’air ou dans le pergélisol. Mais si on en croit les modèles climatiques, cette stagnation ne correspond qu’à un palier; les températures devraient se remettre à grimper à l’avenir.

– L’augmentation des températures observée a-t-elle déjà un impact sur le comportement du sol?

– Oui. Avec 1 °C de plus, on observe déjà des transformations. Les couches supérieures du pergélisol se rapprochent fortement du 0 °C. La roche change alors de comportement, même si elle reste gelée: un peu comme une crème glacée qu’on aurait sortie du frigo, sa consistance passe d’un solide à une matière plus fluide. Différents types de mouvements de terrain peuvent alors se produire.

– Quels types d’accidents peuvent être causés par la déstabilisation du pergélisol?

– Le pergélisol se retrouve grossièrement dans deux types de formations rocheuses. D’une part, dans les terrains meubles type moraines ou éboulis. Il peut aussi se former plus en altitude dans des parois rocheuses, lorsque de la glace s’infiltre dans des fissures.

Dans le premier type de pergélisol, la présence d’une grande quantité de glace dans des éboulis donne naissance à une masse en mouvement appelée glacier rocheux. Ce type de glacier se déplace normalement de quelques dizaines de centimètres par an. Or, sous l’effet du réchauffement, ces mouvements s’accélèrent.

Les mesures que nous avons effectuées dans le vallon de Réchy, dans les Alpes valaisannes, ont révélé que les glaciers rocheux y progressaient de 2 à 2,5 mètres par an. Cela ne pose pas de problème dans cette zone peu fréquentée. Mais des mouvements de gros volumes d’éboulis constituent un danger lorsqu’ils se produisent dans des zones de forte pente et à proximité d’activités humaines.

Dans le second type de pergélisol, celui qui touche des roches en place, la fonte peut entraîner des éboulements. Des données, recueillies notamment dans le massif du Mont-Blanc, suggèrent d’ailleurs que le nombre d’éboulements a tendance à augmenter dans les Alpes; pour l’heure, on ne peut toutefois pas affirmer que ce phénomène soit partout dû à la fonte du pergélisol.

– Comment le pergélisol alpin va-t-il évoluer?

– Aucun modèle climatique n’anticipe une baisse des températures dans le futur. Le pergélisol ne reviendra donc pas dans un état stable.

Si l’air gagne encore au moins 1 à 2 °C en altitude – ce qui est prévu –, on estime que d’ici à la fin du siècle le pergélisol peu riche en glace – qui en contient moins de 5% – va disparaître sur 100 mètres de profondeur. Il faudra en revanche beaucoup plus d’énergie pour faire fondre un pergélisol qui contient 50 à 60% de glace.

Des recherches sont encore nécessaires pour bien comprendre les interactions entre climat et fonte du pergélisol. L’évolution des précipitations, par exemple, doit être prise en compte, car la couche de neige au sol joue un important rôle isolant par rapport aux températures extérieures. Des modèles informatiques calibrés sur des mesures de terrain sont développés pour reproduire ces échanges d’énergie.

– Les risques vont-ils augmenter?

– Avec l’accélération de la fonte du permafrost, les glaciers rocheux vont avancer encore plus vite qu’aujourd’hui. Quant aux parois rocheuses infiltrées de glace, elles vont devenir plus instables, du moins dans un premier temps; il est possible qu’elles gagnent en solidité après la disparition totale de la glace.

Il devient primordial de prendre en compte ce qui se passe au-delà de 2500 mètres d’altitude lors de l’établissement des cartes de dangers naturels. Cela n’a pas été suffisamment fait avec les premières cartes de ce type, car les dangers liés à la fonte du pergélisol étaient encore mal connus il y a quelques années.

– Un réseau de surveillance existe-t-il en Suisse?

– Certaines zones ont été étudiées dès les années 1990 par des instituts de recherche, et depuis 2000 un suivi systématique sur un grand nombre de sites est organisé dans le cadre du réseau Permos d’évaluation de la réponse du permafrost face aux changements climatiques. Par ailleurs, les endroits considérés comme dangereux font l’objet d’un suivi particulier. Prédire le risque exact demeure toutefois un exercice difficile et c’est un des enjeux de la recherche actuelle.

– Les Alpes sont-elles devenues plus dangereuses à cause de la fonte du pergélisol?

– Pour l’heure, on ne peut pas dire que ce soit le cas. Il faut éviter de peindre le diable sur la muraille, mais rester vigilant pour l’avenir.

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