Si l’on transfuse le sang d’un grand chien à un petit chien, ce dernier va-t-il grandir? Comment perçoit-on les couleurs quand on vient de recouvrer la vue? Mozart était-il un enfant prodige ou un nain? Pour marquer le début de sa 350e année, la Société royale de Londres pour l’amélioration des connaissances naturelles, ou Royal Society, met sur Internet 60 publications soigneusement choisies parmi les plus de 60 000 articles parus dans son journal, le plus ancien des périodiques scientifiques. On y trouve des textes fondamentaux, mais aussi des comptes rendus d’échecs, d’expériences loufoques, voire périlleuses, racontées dans un style parfois très personnel. Une promenade virtuelle passionnante dans le cheminement de la pensée scientifique.

La Royal Society est issue du Collège invisible, un groupe clandestin de «philosophes naturels», fondé dans les années 1640. Comme le rappelle le Guardian, les sciences naturelles n’étaient alors que «des provinces au sein de l’empire de la philosophie». La plupart des penseurs de l’époque estimaient que la meilleure manière de comprendre le monde était le raisonnement abstrait et la lecture des textes anciens. L’alternative consistant à se baser sur l’expérimentation, que soutenaient les membres du Collège invisible, était encore carrément subversive. Mais les temps changent, et, le 28 novembre 1660, la Royal Society est officiellement créée pour promouvoir «l’apprentissage physico-mathématique expérimental», avec l’approbation du souverain. Sa devise: nullis in verba – soit, grosso modo, «ne croire personne sur parole».

«Nos fondateurs se rencontraient régulièrement pour discuter d’idées scientifiques et pratiquer des expériences», raconte le président actuel, Martin Rees. Qu’il s’agisse de maintenir un chien en vie en rattachant des soufflets à ses poumons ou d’améliorer de la poudre à fusil, les procédures étaient minutieusement décrites pour l’audience.

Datant de 1666, l’article le plus ancien mis en ligne par la Royal Society montre les interrogations sur la transfusion de Robert Boyle, plus connu pour sa loi sur la pression et le volume des gaz. Un chien féroce risque-t-il de devenir couard après avoir reçu le sang d’un de ses congénères plus peureux? Peut-on nourrir un animal rien qu’en lui injectant le sang d’un autre qui a mangé?

Et, bien sûr, les scientifiques ne résistent pas à la tentation de transfuser du sang à un être humain. Plus précisément d’un mouton à un homme «au cerveau embrouillé», payé 20 shillings pour participer à l’expérience. «Et qui, étonnamment, a survécu», souligne Martin Rees. Dix ans après, la pratique a été interdite par le parlement anglais.

Parmi les perles exhumées des archives, on trouve aussi un compte rendu datant de 1727. Le chirurgien de Sa Majesté raconte comment un garçon aveugle à qui il a rendu la vue appréhende ce nouveau sens. Les couleurs ne ressemblent pas à l’idée qu’il s’en faisait, note l’auteur. L’adolescent est en outre surpris que les personnes qu’il aime le plus ne s’avèrent pas être celles qui sont le plus agréables à ses yeux.

Les articles de la Royal Society montrent les pratiques des différentes époques, comme l’utilisation des condamnés à mort comme cobayes, notamment pour l’inoculation de la variole à des fins d’immunisation. Les six prisonniers réquisitionnés pour l’occasion survivent à l’expérience et l’un d’eux est ensuite payé pour aller se coucher dans le lit d’un malade, dont il ressort indemne. L’histoire ne dit toutefois pas si, après avoir échappé à la variole, ils ont échappé au gibet… Mais elle précise que la reine a procuré «une demi-douzaine d’orphelins de la paroisse de Saint James» pour un essai supplémentaire. On est en 1755, ce sont les prémices de la vaccination.

Certains expérimentateurs payent aussi de leur personne. En 1775, le secrétaire de la Royal Society, accompagné de quelques collègues, un chien, un steak et un œuf, passent quelques minutes dans une chambre chauffée à 127 °C. Si les deux derniers finissent à point, ce n’est pas le cas des êtres vivants, qui parviennent à maintenir leur température corporelle stable grâce à leur capacité de refroidissement par évaporation, via la transpiration ou le halètement pour le chien, concluent les aventureux scientifiques.

Dans cette mine d’anecdotes, on trouve également le récit d’un des membres de la Royal Society qui décide de mettre à l’épreuve la virtuosité du petit Mozart, alors âgé de 8 ans, pour s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un imposteur, voire d’un nain qui se fait passer pour un enfant. Profitant d’une visite à Londres du jeune prodige, il lui fait jouer des partitions inconnues et particulièrement difficiles, et finit par applaudir son talent des deux mains. Le sceptique conclut en outre qu’il ne peut s’agir que d’un petit garçon puisqu’il passe des heures à chevaucher un bâton et abandonne le clavecin dès que son chat préféré entre dans la pièce.

Mais la Royal Society fait aussi dans le plus fondamental, avec un papier de Newton sur la composition de la lumière, la synthèse de la théorie de l’électromagnétisme de Maxwell ou la découverte de la structure en double hélice de l’ADN par Watson et Crick. Au fil des siècles et des expériences, l’organisation a occupé un rôle important dans le développement de la recherche au Royaume-Uni et même ailleurs. «Les archives de la société montrent comment elle a développé des préceptes centraux de la pratique scientifique moderne, comme le peer review (évaluation par des pairs, ndlr) ou la description fidèle des expériences pour qu’elles puissent être reproduites», souligne le Guardian. Elle compte aujour­d’hui 1400 membres, dont 60 Prix Nobel.

trailblazing.royalsociety.org

Six condamnés à mort sont réquisitionnés pour l’inoculation de la variole à des fins d’immunisation