Les restaurateurs sont partagés. Certains trouvent Resto-rang sympathique alors que d'autres sont opposés au principe de pouvoir noter un établissement.

Le Nasdaq n'en finit pas de dégringoler. Les start-up s'effondrent à la chaîne. La Nouvelle Economie est morte. Voire! L'heure est aux bilans catastrophistes. C'est feindre de croire que le Réseau n'a d'autre réalité que financière. Le Net s'en remettra. Toute une partie de son activité, étrangère aux appétits des investisseurs et aux ambitions démesurées des entreprenautes, vit d'ailleurs en ignorant ces débâcles. C'est le Web dans ce qu'il a de meilleur: purement serviciel, désintéressé et gratuit.

Resto-rang ( http://www.resto-rang.ch ) en est un bon exemple. Ce site, en ligne depuis six mois, répertorie tous les restaurants du canton de Genève et permet aux internautes de les noter selon la qualité de leur cuisine et de leur ambiance. Une illustration d'un des slogans qui ont fait la célébrité de la Toile: «Power to the People». Dans un réseau planétaire où chacun peut prendre la parole, le pouvoir est aux individus. «On a tous une adresse à faire découvrir, une recommandation à donner sur tel ou tel établissement. Plutôt que de donner la parole à un critique gastronomique, j'ai préféré faire en sorte que chacun ait la possibilité de s'exprimer», avance Nicolas Alberto, l'ingénieur informaticien responsable de ce site.

L'été dernier, Nicolas Alberto a mis plusieurs semaines à entrer les données des 970 restaurants du canton de Genève. «Un gros investissement personnel», réalisé à côté de son travail chez Netvertis, une entreprise de solutions informatiques. L'interface est sobre: les restaurants, classés par catégorie de prix, leur note moyenne et une urne qui renvoie au système de vote: une appréciation (plutôt mauvais, moyen, bien) appliquée à l'ambiance et aux plats. Nicolas Alberto a surtout soigné ce qui ne se voit pas: un moteur de recherche par quartier et commune, un classement qui évolue instantanément avec les dernières appréciations, une procédure de vote ultra-simple et qui n'autorise qu'une voix par mois et par établissement pour chaque internaute. Pour figurer au classement, chaque restaurant a besoin de dix votes.

Le site ne laisse aucun espace pour une appréciation argumentée mais il a le mérite d'être sobre et utile. «Un des trois postulats économiques pour l'installation d'une concurrence parfaite me fait toujours un peu rire. Il s'agit de l'«information transparente». L'information est toujours stratégique. Des initiatives comme la mienne essayent de la faire passer de manière non biaisée. C'est mon seul intérêt dans Resto-rang.» Pas de bannière ni aucune autre mention publicitaire que celle de la société qui héberge le site, en effet. Il faut dire que son audience reste modeste. Et c'est un des défauts actuels du site. Vu le petit nombre de votants (moins de 6000 la semaine dernière), une unique voix modifie substantiellement chaque moyenne. Les restaurants font donc l'ascenseur. Lorsqu'une plus grande masse d'internautes aura voté, on peut cependant penser qu'une moyenne stable s'établira.

Autre réserve: le système repose sur la bonne foi des internautes. Afin de figurer en tête de liste, un restaurateur peut organiser sans peine un vote de groupe en sa faveur. «Cela va certainement arriver, concède Nicolas Alberto. Mais que faire?» Pour le moment, les tenanciers (l'ingénieur a prévenu leur association) ne semblent pas concernés par cette initiative. Rares sont ceux qui sont connectés au réseau. Parmi eux, cependant, Serge Crettenand, patron du Café Gourmand: «Je trouve ce site ludique et rigolo. Ce que j'apprécie, c'est qu'il ne se prend pas au sérieux. Mais est-ce que j'en parlerais de la même manière si j'y étais mal noté?» Le rire du cuisinier cache un petit malaise. Si une partie des chefs avouent connaître Resto-rang et y jeter un œil de temps en temps «pour voir comment je suis noté et comment mes concurrents le sont», admet l'un d'eux, tous n'acceptent pas le principe. Alain Lavergnat, chef de cuisine depuis dix-sept ans à La Guingette de Vessy, estime que le classement est «trop aléatoire, bizarre et fait n'importe comment». Le patron insiste: «Je ne comprends pas pourquoi mon établissement est classé avec les restaurants asiatiques, par exemple, une cuisine qui n'a rien à voir avec la mienne.» Plus fondamentalement, Alain Lavergnat n'est pas d'accord avec le principe du site: «On n'a pas le droit de juger un chef comme ça, sur un état d'humeur.»

Des remarques qui n'empêchent pas Nicolas Alberto de croire en son projet. «Au début du Web, on a pris l'habitude d'aller voir ce qu'il se passait à l'autre bout du monde, en s'émerveillant. En partie parce que c'était la seule offre. Aujourd'hui, il se densifie. Et selon moi, son avenir passe par une dimension locale. C'est là où ce réseau apporte une vraie valeur ajoutée: dans des services qu'il permet soit de simplifier à l'extrême soit de créer.» Autre exemple avec lequel l'ingénieur aime à illustrer son propos: avant de lancer Resto-rang, il a mis au point un service de covoiturage couvrant la région de Genève, un contenu qui lui tient plus à cœur que les restaurants. Une page où l'on retrouve la simplicité de resto-rang.ch qui permet de proposer ou de trouver une voiture sur son trajet quotidien. En ligne depuis un an, le site (www.covoiturage.span.ch), qui figure dans l'intranet de l'Hôpital cantonal, rencontre peu de succès: soixante annonces seulement. «Les gens n'en ont rien à foutre du covoiturage», soupire Nicolas Alberto.