«Mes amis, nous avons la chance de devenir le pire cauchemar des grands éditeurs.» Stephen King prend l'air amusé lorsqu'il accueille l'internaute sur son site, www.stephenking.com. C'est que l'auteur américain, un des écrivains contemporains les plus lus (300 millions de livres vendus aux Etats Unis), est en train de jouer un drôle de tour au système d'édition traditionnel. Ce printemps, il a distribué pour 2,5$ une nouvelle inédite via sa page personnelle. Un demi-million d'internautes se seraient servis, selon les chiffres que Stephen King avance.

Fort de ce succès, il a décidé d'élargir l'expérience en se passant totalement de son éditeur, Simon & Schuster. Il va désormais vendre ses livres chapitre par chapitre sur le Net. La première partie de The Plant, son nouveau roman, est disponible sur son site. C'est le nombre de téléchargement qui décidera de la poursuite de cette opération et donc de l'écriture des chapitres suivants. Au dernier décompte, le 31 juillet, 152 232 personnes avaient téléchargé le texte. 76% d'entre elles s'étaient engagées à payer 1$ à l'écrivain. Un taux qui satisfait l'auteur, décidé à continuer The Plant.

King n'est pas le seul auteur à se profiler sur le Web. M.J. Rose, y a collé l'intégralité de son roman érotique, Lip Service, avant d'être publiée sur papier. Même démarche pour l'écrivain algérien Hamid Skif, qui a échappé à la censure algérienne grâce à l'éditeur électronique 00h00.com. Mario Prata, auteur brésilien, a décidé, lui, de rendre son processus d'écriture visible via le Web, biffures comprises. Un logiciel lui permet en effet de composer son dernier polar «en direct» sur sa page personnelle (http://marioprata.terra.com.br).

Une expérience qui n'intéresse pas Daniel de Roulet. Se passer de son éditeur pour distribuer ses écrits sur le Net, par contre, est «un rêve». «Un rêve imbécile, précise-t-il tout de suite. Ça titille toujours de court-circuiter les intermédiaires. Mais je pense que chaque fois qu'on le fait, on endosse un rôle qui n'est pas le nôtre. En tant que lecteur, on se rend bien compte que l'on a besoin d'un éditeur. Sans lui, on nage dans les mots.»

Le livre électronique a le désavantage, selon l'auteur suisse, de rendre dépendant d'une technologie. Sa version papier, aime-t-il à dire, «est une machine célibataire», affranchie de toute technologie. Cela ne l'empêche pas de penser que ce nouveau support de lecture va s'imposer, «pour tous les textes: romans, thèses, livres de cuisine, etc.» «La question est alors de savoir comment cet objet va produire des nouvelles formes de production, continue-t-il. L'écrivain écrit totalement différemment lorsqu'il sait que son texte n'est plus isolé, mais qu'il est plongé dans une infinité d'autres.» Pour Daniel de Roulet, la grande révolution amenée par l'informatique a cependant déjà eu lieu avec le traitement de texte: «en accélérant l'écriture et en supprimant certains intermédiaires, il a responsabilisé les auteurs.»