Pour ce responsable d'une recherche sur la «société de l'information», cette utopie très répandue cache mal les inégalités qu'elle prétend surmonter.

Les pays industrialisés sont entrés dans «l'ère de l'information»: voilà une affirmation qui semble faire l'unanimité pour elle. Décideurs économiques, responsables politiques, stratèges des académies ne cessent de vanter cette «révolution» qui élèvera le niveau de formation de chacun, fera triompher l'économie des services et donnera accès à tous à la culture et au savoir. Qu'en penser? A l'Université de Lausanne, un groupe de jeunes chercheurs emmenés par Gérald Berthoud planche sur cette «société de l'information», dans le cadre d'un projet soutenu par le Fonds national de la recherche scientifique. Ils écument les discours officiels et procèdent par interviews auprès de responsables. A mi-parcours, ils publient un premier bouquet d'analyses. Explications de Gérald Berthoud. «A première vue, nous sommes frappés par la méconnaissance publique de cette notion de «société de l'information», malgré le fait que la presse en parle abondamment et que les gouvernements déploient d'importants efforts de diffusion. Dans la quotidienneté, elle n'a rien d'évident: elle signifie que nous entrerions dans un nouveau type de société – dans la même situation, mentalement, que lors du passage de la société agricole à la société industrielle.»

Le Temps: Comment définissez-vous cette «ère de l'information» que l'on nous promet et que vous vous proposez d'étudier?

Gérald Berthoud: De fait, la «société de l'information» n'est pas une notion claire, c'est un terme mobilisateur, comme un drapeau. Si l'on fournissait une définition précise, ce caractère mobilisateur ne fonctionnerait plus. Ce discours comporte une injonction doublée d'un espoir, car si vous dites aux gens que la société change sans leur offrir un espoir, la tâche vous sera impossible. Un horizon favorable est donc fixé, mais au prix d'efforts et d'impératifs sur le mode «vous devez vous adapter».

S'adapter par des remises en cause tous azimuts?

Oui, sous la pression de la déréglementation et de la dérégulation. Mais aussi grâce à des notions fétiches, comme celle de réseau: derrière le réseau, il y a une sociologie et une anthropologie, une idée de l'humain, qui se traduit par une apologie de l'individu et une méfiance envers les institutions. Mais ce raisonnement est pervers, puisqu'il est associé à un fantasme de gestion absolue: voyez les méthodes de fidélisation de la clientèle dans la grande distribution, ou l'application du management à tous les niveaux. Ce discours dominant affirme donc une chose et son contraire: la défense d'un certain libéralisme, pas seulement économique, et en même temps, le rêve de maîtriser l'humain dans ce qu'il a de biologique et de psychique tout en organisant la société de façon technique. Je ne voudrais pas jouer le prophète de malheur, mais nous ne sommes pas, contrairement à ce que l'on pourrait croire, à l'abri de dérapages totalitaires. Il suffirait que le contexte change, par exemple que dans les esprits, la dimension de sécurité l'emporte sur celle de liberté. Je ne dis pas que cela arrivera, mais que nous devons en avoir une claire conscience.

Mais à propos du réseau: n'est-il pas préférable de vivre avec cette pensée-là que dans les grandes structures ultra-hiérarchisées et pyramidales des années 50 et 60, dans les entreprises par exemple?

Il ne s'agit pas de dire si le présent se révèle mieux ou pire. On peut simplement se demander dans quelle mesure cette affirmation de l'individu est réelle. Malgré sa popularité, le réseau s'inscrit dans une instrumentalisation généralisée: bien sûr, l'individu est reconnu comme une personne responsable, mais est-il envisagé comme telle en réalité?

S'agissant du savoir, il est quand même vrai que l'accessibilité s'est élargie. L'Encyclopedia Universalis coûte aujourd'hui dix fois moins cher qu'il y a quelques années et elle tient sur un DVD que l'on peut glisser dans son sac…

Absolument, mais étudiez certains programmes gouvernementaux. En Angleterre, par exemple, l'intention de l'Etat est de fournir l'accès aux nouvelles technologies à tout le monde. Mais une fois qu'il sera accordé, croyez-vous vraiment que les gens vont se précipiter sur des sites encyclopédiques? Autrement dit, pour résoudre un problème social, comme l'éducation, on s'en remet à la technique, un peu comme si l'on avait découvert des technologies magiques. Or, ces technologies s'inscrivent dans un contexte précis, marqué par une commercialisation croissante et des rapports de force sociaux. En outre, les dirigeants jouent sur deux tableaux. Admettons par exemple que ces mesures aboutissent: on aura offert une compétence minimale pour «surfer» sur Internet. Que diront ensuite les gouvernements? «Nous avons donné l'accès, que les gens se débrouillent, et tant pis pour ceux qui n'y parviennent pas.» Le savoir deviendra alors le nouveau critère discriminant! Et j'ajoute: de quel savoir parle-t-on? Un savoir permettant d'entrer dans un processus technique et scientifique et de produire une pléthore de marchandises, ou le savoir du citoyen, pour réfléchir et mieux comprendre autrui – jusqu'à l'échelle planétaire, car la mondialisation n'est pas seulement économique?

Reste que l'usage des nouvelles technologies n'est pas encore fixé: face à Internet, hormis quelques pratiques déjà courantes de recherche de données et l'e-mail, chacun tâtonne…

Bien sûr. Il ne s'agit pas de critiquer la concurrence ou la compétition en soi: dans toute société, les individus doivent s'affirmer, mais avec des règles du jeu claires et dans un ensemble qui accorde une valeur à ce qui unit les hommes. Je crains qu'au niveau des discours et des décisions politiques, on ait oublié cette dimension. Il faudra analyser comment les gens utilisent ces technologies, quels seront les résistances, les détournements… Cela dit, on a quand même affaire à des multinationales d'une taille considérable, surtout lorsqu'elles sont en pleine concentration comme actuellement. En plus, ces sociétés ne produisent pas seulement des biens, mais aussi des discours: Monsieur Bill Gates écrit des livres – ou les fait écrire, peu importe –, qui sont beaucoup lus et qui légitiment cette vision du monde.

Selon vous, il faudrait plutôt dire: cette utopie?

Oui. Parallèlement à ces innovations technologiques, que l'on ne peut pas maîtriser si facilement car elles sont trop nouvelles, s'impose une sorte de discours d'accompagnement oscillant, comme je l'ai dit, entre l'espoir d'un monde meilleur et la crainte d'être dépassé ou même exclu.

Mais ces formidables espoirs de la «société de l'information» sont aussi partagés et véhiculés par des penseurs comme Pierre Levy, Michel Serres ou Joël de Rosnay: or, dans les universités, vous êtes de grands garçons, vous êtes censés avoir la tête bien formée et l'esprit critique aiguisé…

D'abord, de manière générale, la réflexion sur la technologie, c'est-à-dire sa fonction et ses significations dans les sociétés, n'est pas très répandue dans les sciences sociales. Ensuite, je constate l'existence de deux approches: ceux qui ne s'interrogent que sur la manière dont cette nouvelle société est censée se mettre en place, sur le «comment», et les «gourous» qui défendent, en fait, quelque chose de souhaitable, en le décrochant de ce que l'on observe dans la réalité actuelle. Ils proposent une forme d'utopie – ce qui est nécessaire, je ne le condamne pas. Mais il y a quand même une grande naïveté à croire que les technologies en tant que telles, dans leur matérialité même, pourront hausser le niveau intellectuel de tout le monde.