Le livre rend-il plus intelligent que la musique? La question est stupide. Mais le grand feuilleton technologique de l'été, l'affaire Napster, prouve que l'industrie de l'édition musicale a la vue plus courte que sa cousine littéraire. Les grandes majors du disque se sont en effet laissé dépasser par un système de distribution électronique qui compte aujourd'hui près de vingt millions d'utilisateurs et sur lequel elles n'ont aucun contrôle. Les éditeurs de livre, eux, essayent d'inclure la donne numérique dans leur processus de production et de distribution. Les décisions de maisons comme Random House, Barnes and Noble, Time Warner ou Havas, pour s'en tenir aux grands, de créer des filiales électroniques relèvent du pari. Le marché pour ces nouveaux produits est à peine naissant. Chez Microsoft, on pense que d'ici à 2005, il représentera pourtant 1 milliard de dollars. Mais les faits sont là: conscients que la technologie va faire naître de nouveaux usages, les éditeurs se préparent au changement.

Il y a quelques années, le papier était le seul support du texte. On assiste aujourd'hui à leur multiplication. Du livre électronique à l'assistant personnel en passant par l'ordinateur (voir infographie). Chacun a ses avantages. Le livre électronique permet d'augmenter la taille des caractères et l'assistant personnel autorise une grande mobilité. Ces outils vont générer de nouvelles lectures. Des écritures d'un type nouveau sont en train de naître (voir ci-dessous). Il est donc inévitable que le travail de l'éditeur change lui aussi. Car la majorité des acteurs s'accordent à dire que le métier qui consiste à découvrir et suivre des auteurs ne va pas disparaître, tout comme le livre électronique ne va pas tuer le papier.

Au début du mois d'août, deux géants américains annonçaient chacun la création d'une filiale électronique. Random House donnait naissance à At Random pour publier des livres qui n'existeront pas en version papier, alors de Barnes and Noble s'associait à Microsoft pour ouvrir un site où le réservoir de 2000 titres d'ores et déjà disponibles au format Microsoft Reader sera alimenté de 150 nouveaux textes par mois. Plus tôt dans l'année, Time Warner et Havas avaient, eux aussi, confirmé des investissements importants dans le même domaine. En France, une société comme 00h00.com a joué un rôle pionnier en publiant des textes au format numérique depuis plus d'un an. Détail piquant: la patronne de Random House, Ann Godoff, a avoué au New York Times n'avoir jamais lu de livre électronique. Les puissants lancent leurs chevaux de bataille au galop, mais ils avouent eux-mêmes n'avoir aucune certitude dans l'édition électronique.

Tous les textes ne passeront pas la rampe numérique. Le responsable d'At Random, Jonathan Karp, disait récemment au quotidien en ligne Salon qu'il voit dans ce nouveau format «une occasion de publier des textes narratifs qui ne soient pas des fictions et qui iraient plus loin que ce que la plupart des magazines font». Selon les éditeurs, une limite va s'imposer d'elle-même: les ouvrages électroniques ne devraient pas dépasser les 200 pages. Leur prix devrait avoisiner celui des livres de poche. Dans sa période de lancement, At Random proposera des textes à 7$. L'industrie de l'édition attend d'ailleurs de ce nouveau produit une relance comme celle que le livre de poche avait provoquée. Jonhatan Karp estime que deux publics cibles devraient adopter ce nouveau format assez rapidement: les personnes exposées aux nouvelles technologies et les adolescents, nés avec elles. Au milieu, des lecteurs attachés au papier mais qui adopteront individuellement le nouveau support.

Le discours est donc à un optimisme mesuré. Une partie de l'avenir de l'édition numérique repose sur la fiabilité des livres électroniques. Et c'est là que le bât blesse, selon Max Engammare, patron des Editions Droz, à Genève, maison de référence dans le monde universitaire. S'il est un des premiers éditeurs européens à avoir mis son catalogue sur le Net, il y a quatre ans et demi, Max Engammare n'est pas convaincu par les produits mis pour l'instant sur le marché: «ils sont trop lents, l'écran est de mauvaise qualité. L'ordinateur reste un instrument plus pratique pour télécharger un ouvrage». Pour la première fois, le site de l'éditeur (www.librairie-droz.ch) met à la disposition gratuite des internautes un texte épuisé portant sur La Recherche du temps perdu. L'œuvre est au programme de l'agrégation française. «C'est un ballon d'essai, avance Max Engammare. Je suis curieux de voir combien de personnes vont venir le télécharger.» Car l'éditeur préfère développer ce système de mise à disposition d'un texte sur son site plutôt que l'impression à la demande. Cette seconde option permet d'imprimer un ouvrage selon le vœu d'un lecteur individuel et de le lui livrer en quelques heures. Fini les grands frais de stockage. «Mais je sais que pour un tirage de 1000 exemplaires,

je vendrai environ la moitié en 18 mois, détaille l'éditeur. Or sur les 500 premiers exemplaires, l'édition traditionnelle est encore compétitive. En plus, le livre est relié et non collé.»

Si les nouvelles technologies font partie de l'avenir de l'édition, elles commencent donc à peine à dessiner son présent. «Sur les 250 000 francs de mon chiffre d'affaires mensuel, le Net représente 10 000 francs, détaille Max Engammare. C'est sûr, pour l'instant, le Web ne fait pas vivre.»