On savait que cela arriverait un jour, la nouvelle cause tout de même un choc. Pour la première fois en 2000, les ventes d'ordinateurs personnels (PC) ont stagné en Suisse; elles ont même légèrement diminué au dernier trimestre. Le phénomène est plus marqué aux Etats-Unis, où la baisse a été de 18% en deux ans. Les petites marques deviennent candidates au rachat, même les plus prestigieuses peinent dans un marché où les marges sont devenues aussi minces qu'un microprocesseur. Ainsi Dell, dont l'action a plongé de 60 % par rapport aux sommets atteints en mars, a été contraint de licencier de nombreux collaborateurs, ce qui ne lui était pas arrivé depuis seize ans.

Du coup, des gourous de la Nouvelle Economie, aussi prompts aux coups de noire déprime qu'aux enthousiasmes puérils, n'hésitent pas à prédire «la mort du PC» (Le Temps du 10 janvier). USA Today illustre son article d'une image suggestive: la Grande Faucheuse emportant un clavier d'ordinateur sous son bras squelettique. Après avoir envahi en vingt ans nos bureaux puis nos appartements, est-il possible que l'ordinateur personnel passe la main à des machines plus légères, plus mobiles, plus discrètes, plus souples, plus....?

Cette litanie de souhaits ressassés par la presse spécialisée en dit long sur le rapport d'amour-haine que nous entretenons avec le PC. Il fascine et met en rage. Il est à la fois ultra-performant et peu fiable, indispensable et accaparant. Il trône en bonne place mais, en règle générale, désole par sa laideur. Bref, l'ordinateur personnel incarne le rapport ambigu que nous entretenons avec la technologie. Chez les hommes surtout, il a parfois remplacé la voiture comme fixation obsessionnelle, certains ne pensant qu'à le bricoler et rêvant en gigahertz comme papa roucoulait après les chevaux-vapeur.

Mais justement, le PC a perdu une bonne partie de ce statut mythique en se démocratisant. De la même façon que la voiture est devenue pour beaucoup un outil permettant de rouler confortablement de A à B, l'ordinateur est jugé aux tâches qu'il remplit davantage qu'à ses performances brutes.

Beaucoup de fabricants – le milieu est conservateur et moutonnier – ne semblent pas avoir saisi ce glissement des mentalités et continuent de bombarder les acheteurs potentiels de puissances record qui ne signifient pas grand-chose pour le commun des mortels. Quant aux aficionados, devenus plus critiques, ils savent grâce à Internet que dans la vie de tous les jours, les nouveaux processeurs Pentium 4 cadencés à 1,4 voire 1,7 gigahertz ne sont pas vraiment plus rapides que les PIII à 933 Mhz ou 1 Ghz. Ainsi, le modèle dernier cri vendu près de 3000 francs a des chances de rester sur l'étagère du vendeur quand on sait qu'un «ancêtre» qui était au top niveau il y a six mois se négocie au tiers de ce prix.

Le marché est paradoxalement victime de progrès technologiques qui lui donnent le tournis. Saturé dans certains segments, il devient aussi plus mûr. Ceux qui ont changé de machine pour prévenir le «bug» de l'an 2000 ou simplement adapter sa capacité aux nouveaux programmes veulent maintenant l'amortir. Compte tenu des prix en baisse, une durée moyenne de trois ans paraît aujourd'hui acceptable.

Mais au-delà de ce ralentissement conjoncturel, le PC est-il menacé de disparition à long terme comme l'affirme Larry Ellison, patron d'Oracle, qui annonce une nouvelle génération de terminaux cherchant leurs informations mais aussi leurs programmes sur Internet? Personne n'écarte cette hypothèse, à commencer par Microsoft qui développe des produits adaptés à cette utilisation, mais les tendances actuelles montrent que le modèle «réseau» défendu par Oracle et Sun n'affaiblit pas l'ordinateur personnel, au contraire.

La principale raison est que le PC évolue comme l'ont fait les chaînes stéréo: ses composants périphériques sont devenus plus importants que l'unité centrale. Ainsi, le développement fulgurant de la photo et de la vidéo digitales génère une double demande de programmes ad hoc pour traiter l'image, et de stockage sur le disque dur, voire de mémoire externe. Le secteur le plus dynamique du marché PC est en ce moment celui des lecteurs-enregistreurs de CD-ROM. Autre exemple, le succès foudroyant de Napster passe forcément par le PC, seul capable pour l'instant de digérer les gros fichiers sonores téléchargés sur ce site. «Le confort de travail et le développement des communautés Internet font que le temps du PC n'est pas encore terminé», dit Jacques Boschung, responsable de l'unité micro-ordinateurs d'IBM Suisse.

Des espoirs énormes ont été placés ces dernières années dans l'informatique mobile qui, couplée à un réseau sans fil à haut débit, pourra effectivement grignoter une part significative du marché (voir ci-dessous). Mais les prévisions irréalistes de Telecom 1999 ont fait place à des estimations beaucoup plus prudentes. La 3e génération de téléphonie mobile ne se développera pas avant la deuxième partie de la décennie, et encore faut-il que ses prix correspondent à ce que les consommateurs sont prêts à payer. En attendant, le besoin de fort débit et d'échanges accrus a bel et bien été créé… et c'est le PC qui en profite. Exemple typique: l'agenda de poche le plus populaire, le Palm Pilot, n'a pas été conçu comme une machine indépendante mais bien comme un prolongement naturel du PC avec lequel il échange ses données une ou plusieurs fois par jour.

L'avenir de l'ordinateur personnel paraît donc assuré pour les années à venir, ce qui n'empêchera pas des changements en profondeur. Côté présentation, on verra de plus en plus de machines différencier leur équipement (entre business et multimédia par exemple), ainsi que des terminaux plus légers qui se connecteront sans fil à différentes bornes réparties dans l'appartement. Du côté des circuits de vente, la Suisse qui reste encore très fidèle aux revendeurs va sans doute adopter de plus en plus la vente directe, telle qu'introduite par Dell il y a quelques années.