Un laboratoire du CERN, à Genève, le 13 septembre 1991. Tim Berners-Lee, ingénieur informatique pour l'institution scientifique, reçoit un physicien, Paul Kunz, venu de Stanford, en Californie, où il s'occupe du Linear Accelerator Center (SLAC). Le premier veut montrer au second le navigateur Web qu'il a écrit sur un ordinateur NeXT avec une fonction de liens hypertexte. «J'étais terriblement intéressé», a avoué récemment Paul Kunz à News.com. Paul Kunz avait en effet installé sa base de données en ligne et voulait la rendre disponible sur Internet. Il cherchait donc une interface pour ce faire. Cette rencontre entre scientifiques aurait pu rester confinée aux cercles académiques comme les milliers d'échanges entre scientifiques qui ont lieu chaque jour sur la planète. Au contraire, elle a été le début d'une révolution dans la diffusion de l'information.

Tim Berners-Lee, un Anglais né en 1955, a inventé le Web lorsqu'il travaillait à Genève pour le CERN. C'est lui qui a développé le protocole nécessaire pour que les ordinateurs puissent se parler. «Le but était d'unifier les systèmes qui tous permettaient de faire des choses différentes et utiles séparément mais qui ne pouvaient pas interagir», a-t-il rappelé récemment à News.com. L'utilisation la plus répandue au sein du CERN, avant que son invention ne se propage hors de l'institution, était l'annuaire téléphonique, installé sur une base de données et disponibles sur tous les ordinateurs avec l'interface de Berners-Lee.

Mais c'est la rencontre avec Paul Kunz qui déclenchera véritablement le déploiement du World Wide Web, suivant le nom que le Britannique avait donné à son invention. «Le premier navigateur Web était plus qu'un simple navigateur, souligne Paul Kunz. Il avait la capacité de faire des recherches sur une machine tierce.» La base de données développée par le physicien californien contenait 200 000 références. Paul Kunz voulait la rendre disponible sur Internet. La démonstration du CERN l'a convaincu d'adopter la solution de Tim Berners-Lee. «J'ai décidé d'utiliser le Web comme interface plus accueillante pour que les gens du monde entier puissent effectuer des recherches, selon ce que j'avais vu à Genève.» C'est du moins la promesse qu'il fait à l'ingénieur en rentrant. Ce dernier le lui rappellera deux mois plus tard, en décembre 1991, alors qu'il devait se rendre à une conférence sur l'hypertexte. Le 12 décembre, Paul Kunz avait fini son travail. La première page Web américaine était née. On vient de fêter ses dix ans.

D'une sobriété qui confine à la nudité http://www.slac.stanford.edu/history/earlyweb/firstpages.shtml, elle avait deux fonctions: le lien BINLIST permettait aux utilisateurs d'entrer dans l'annuaire du SLAC pour y trouver numéros de téléphone et adresses e-mail alors que HEP était un accès vers un recueil de travaux scientifiques. Un mois plus tard, lors d'un congrès à La Londe, en France, Tim Berners-Lee fit la première démonstration du Web hors du CERN. A la fin de sa présentation, il se connecta à la base SLAC. Les 200 physiciens présents restèrent bouche bée, d'après ce que Paul Kunz a déclaré à News.com. Ces scientifiques n'attendaient qu'une chose: rentrer dans les quelque 100 pays dont ils étaient originaires pour montrer cette application à leurs amis. La communauté scientifique allait adopter le Web en quelques mois. «Le Web se définit par ces deux éléments: il facilite les opérations en donnant des indices visuels et ce que l'on peut y faire et voir ne dépend pas de la machine sur laquelle est abrité le service», résume Paul Kunz.

«L'explosion a été très constante, dit Tim Berners-Lee. La charge du premier serveur Web a augmenté selon un facteur de 10 tous les dix ans.» L'ingénieur voit un paramètre très important dans le développement de son invention: le logiciel était entièrement libre. Le CERN a en effet renoncé à faire payer l'usage de cette technologie. Un accès sans barrière qui a permis à la communauté informatique de l'améliorer rapidement. Son installation en a été largement favorisée hors des cercles scientifiques, insiste Berners-Lee.

Réunis en colloque au SLAC pour fêter les dix ans de sa page Web, les protagonistes de cette histoire se sont également tournés vers l'avenir du World Wide Web, assombri par la chute des dotcoms. «Le Web a été réduit au commerce, a souligné une intervenante. La mode autour du commerce électronique et son échec nous ont rendus aveugles. Le point important est que le Web a mis 500 millions de personnes en ligne, qu'ils sont toujours là et qu'ils ne s'en vont pas.»