BIZARRE NATURE (4/7)

Le mystère des colonnes du lac Crowley élucidé

Un vulcanologue pense avoir compris comment les milliers de colonnes de pierre bordant le lac Crowley, en Californie, auraient été formées

Le lac Crowley, en Californie, est plus connu pour être un excellent coin à truites que pour ses mystérieuses formations minérales. Et pourtant. Le panorama qui s'offre aux randonneurs sur la rive est du lac est à couper le souffle. Des montagnes, de la nature, certes. Mais on y observe surtout, espacées à intervalles réguliers, des milliers de colonnes de pierre reliées en leur sommet par des arches qui donnent à l'ensemble une allure de temple mystérieux, abandonné depuis des millénaires par quelque civilisation disparue.

Comment ces mystérieuses formations, dont certaines atteignent sept mètres, sont-elles apparues? Un vulcanologue de l'Université Berkeley s'est penché sur la question et propose une hypothèse qu'il doit présenter au congrès de l'Association américaine de géophysique, fin décembre à San Francisco. D'après lui, elles seraient le résultat d'un lent travail de l'eau qui aurait filtré à travers des couches de cendres volcaniques, un processus appelé la percolation et qui se déroule par exemple dans une cafetière, lorsqu'une goutte d'eau chemine à travers le café moulu en direction de la tasse.

De la superglue dans du sable

Revenons à leur découverte, en 1941, lorsque ce lac artificiel s'est formé suite à la construction d'un barrage en amont. Avec leur incessant travail de sape, les vagues du lac Crowley s'écrasent sur les roches de la rive est. L'érosion à laquelle elles contribuent n'est pas uniforme: certaines roches sont grignotées beaucoup plus vite que d'autres, et les plus solides – les colonnes, donc – subsistent.

«Il faut bien comprendre que ces piliers et la roche qui les entoure sont constitués de la même matière: ce sont des cendres volcaniques refroidies et solidifiées qui forment une roche appelée le tuf de Bishop, explique Noah Randolph-Flagg, de la faculté de géologie de l'Université Berkeley. Mais à un détail près: les colonnes contiennent de la mordénite, un minéral qui fait office de 'colle' et renforce ces structures.» 

La présence de cette «colle» a de profondes implications après des milliers d'années d'érosion. «Imaginez que vous déposiez des gouttes de superglue dans du sable: elle percolerait sous l'effet de la gravité, créant des colonnes souterraines de sable 'renforcé'. Puis le vent et la pluie finiraient par éroder le sable alentour, mais pas les colonnes, qui résisteraient et finiraient exposées à l'air libre», illustre le chercheur.

C'est exactement ce qui se serait passé près du lac Crowley. Il y a environ 760 000 ans, une gigantesque éruption volcanique, plusieurs milliers de fois plus importante que les plus violentes éruptions recensées par l'homme, recouvrait la région d'une épaisse couche de cendres. Puis de l'eau, sans doute issue de rivières ou de la fonte des neiges à proximité, se serait infiltrée dans la cendre chaude. Le mélange d'eau, de cendre et de vapeur aurait créé de la mordénite, qui joue le rôle de la superglue de l'exemple précédent. Les colonnes souterraines étaient alors en place, ne restait plus qu'à attendre que l'érosion fasse son travail pour les découvrir.

Forces opposées

Voilà pour la présence des ces piliers. Mais comment expliquer leur disposition presque régulière? En fait, c'est un phénomène très courant, le résultat de l'affrontement entre la gravité, qui pousse l'eau vers le bas, et les forces opposées, qui freinent sa progression. «Cette compétition entre ces forces crée toujours le même type de schéma, remarque Noah Randolph-Flagg. Versez de la crème dans un café et vous la verrez couler au fond de la tasse selon la même disposition», assure le chercheur, qui précise que diverses simulations numériques confirment le phénomène.

Quant aux curieuses rayures verticales qui strient les colonnes à intervalles réguliers, Noah Randolph-Flagg estime qu'elles seraient apparues suite au refroidissement des colonnes: les piliers se seraient alors contractés et brisés alors qu'ils étaient encore sous terre.

Pour l'instant rien ne garantit que la théorie de ce jeune vulcanologue survive au couperet de la vérification scientifique. Il n'empêche: elle est séduisante sur de nombreux aspects, notamment parce qu'elle permet aussi d'en apprendre davantage sur le passé géologique de la région. Car si c'est bien de l'eau des cours d'eau qui a créé ces colonnes, alors «elles pourraient directement nous renseigner sur l'emplacement des rivières à cette époque, et sur la chronologie des événements survenus après l'éruption volcanique», prédit-il.

«Ce processus que l'on observe au lac Crowley doit probablement avoir lieu dans de nombreux autres endroits dans le monde. Mais comme il se passe sous terre, il est difficile à observer. Avec mon équipe, nous pensons qu'on doit pouvoir retrouver de telles colonnes partout où l'eau s'est infiltrée dans des systèmes volcaniques et géothermiques.» Il n'est donc pas impossible de découvrir un jour d'autres colonnes similaires ailleurs dans le monde.


 

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