Le brouillard matinal stagne dans la vallée du Fuorn, torrent aux limites du Parc national suisse, alors que, de l’autre côté du col, les rayons du soleil arrosent le val Müstair. Une autre «frontière» naturelle, bien moins visible, croise aussi la route: ici, chaque goutte d’eau, du sol ou du ciel, rejoint soit le torrent Il Fuorn à l’ouest soit Il Rom à l’est. Autrement dit, elle alimente la mer Noire (via l’Inn puis le Danube) ou la mer Adriatique (via l’Adige). Remonter aux sources d’Il Rom et d’Il Fuorn soulève plusieurs énigmes.

Ce n’est pas un, mais une multitude de petits cours d’eau qui jaillissent des pentes rocheuses des «piz» alentour – des sommets anguleux épargnés par le rabot glaciaire de l’Inn il y a 15 000 ans. Certains ruisseaux demeurent visibles, d’autres replongent entre les galets. Une seule explication à ce fait étrange: la nature de la roche des piz du val Müstair. «Là où la roche est cristalline [roche sédimentaire ayant subi des contraintes à l’origine de la formation de cristaux], les sources restent en surface, comme sur les pentes du piz Dora, explique Henri Duvoisin, guide à la Biosphère du val Müstair. Au contraire, peu de ruisseaux coulent en surface dans les zones où la roche est purement sédimentaire, comme vers le piz Daint.» La majeure partie des montagnes de la région sont faites d’une roche sédimentaire instable appelée dolomie, très soumise à l’érosion et qui donne la couleur jaune clair du massif.

Une crête ravinée de dolomie domine une des sources d’Il Rom, près du village de Tschierv. Au fond d’un champ, à l’ombre des saules, la boue et les pierres charriées par les pluies d’un récent orage recouvrent le point de sortie de la source, qui s’écoule désormais un peu en aval. «L’eau ressortira bientôt à l’endroit habituel, estime Henri Duvoisin. En période de sécheresse, la source peut aussi se déplacer de quelques mètres en aval», précise-t-il. Le débit de l’eau est le plus souvent assez stable. Selon lui, «l’eau provient certainement de la pluie récoltée sur les hauteurs qui s’infiltre dans le sol. Elle peut mettre bien du temps avant de ressortir.»

L’enquête continue 1000 mètres en amont, sur un petit plateau verdoyant qui surplombe la vallée d’Il Rom. La prairie est parsemée de dépressions coniques, comme des trous d’obus. «Des dolines, désigne Henri Duvoisin. Ces formations sont typiques d’un système dit karstique: l’eau de pluie s’infiltre en rongeant la roche et creuse sous nos pieds un énorme réseau de galeries souterraines, de cavernes et de nappes phréatiques.»

Il y a plusieurs années, des chercheurs ont mis des colorants dans les dolines pour suivre le parcours de l’eau, mais ils ne sont pas ressortis là où se trouve la source. Selon Henri Duvoisin, «l’eau finit quand même par redescendre à la source mais sa route n’est pas directe».

Difficile, donc, d’identifier le cheminement précis de l’eau dans cette région de karst – terme consacré d’après une région de Slovénie – même en altitude. A 2234 m, le val Mora en est la démonstration. La ligne de partage des eaux traverse cette vallée au niveau d’un talus de roche cristalline. A l’est, une source part en direction du val Müstair et d’Il Rom qui nourrit l’Adige.

A l’ouest, le talus est flanqué d’un petit vallon où une eau claire jaillit des rochers couverts de mousse. Le ruisseau traverse le val Mora puis rejoint le lac de Livigno, connecté à l’Inn via la rivière Spöl. «La présence de mousse et l’absence de ravinement laissent penser que le débit de la source est constant et que l’eau est minéralisée et de bonne qualité», interprète Henri Duvoisin, qui n’élimine pas l’hypothèse qu’elle vienne d’une nappe phréatique dans la montagne…

Un indice de cette nappe: la «perle» ou «Tea Fondata». En aval de la rivière, derrière un mur de débris de roche, se trouve un plan d’eau turquoise, aux limites circulaires parfaites. Son niveau est constant, et parfois des bulles remontent du fond en son centre. «Il s’agit d’une doline alimentée par les pluies, probablement reliée à un système de siphon.» Selon le guide, elle pourrait être constamment alimentée par le fond par une nappe souterraine très importante. Mais, à ce jour, aucune étude n’a révélé les secrets de cette doline du val Mora.