C’est un simple objet en résine réalisé avec une imprimante 3D. Mais un modèle, peint avec réalisme, qui représente l’un des trésors archéologiques les plus énigmatiques jamais découverts: la «machine d’Anticythère». Cette réplique inédite et unique est l’une des attractions d’une exposition qui vient d’ouvrir à Genève, consacrée à ce que d’aucuns ont décrit comme un «ordinateur de la Grèce antique».

Sa deuxième vie commence en 1900: des pêcheurs d’éponges repèrent, sur les fonds entourant l’île grecque d’Anticythère, une main de bronze. Premier objet d’un fabuleux butin découvert ensuite dans l’épave d’un navire marchand, qui devait ramener à Rome, vers l’an 70 av. J.-C., des oeuvres d’art en provenance d’Asie mineure. En 1902, Spyridon Stais, alors ex-ministre de l’éducation grec, qui avait mis en place toute l’expédition archéologique, étudiant le matériel remonté à la surface, est le premier à remarquer qu’un lot contient des engrenages (rouillés), bardés d’inscriptions en grec ancien.

«Très vite, l’on comprend que c’est un outil astronomique, fabriqué entre 100 et 200 av. J.-C., qui permet différentes lectures du ciel, et livre la position des astres», dit Lorenz Baumer, professeur d’archéologie à l’Université de Genève et initiateur de l’exposition. L’ensemble retrouvé est constitué de 82 fragments, dont 31 roues dentées, le tout monté sur un châssis de bois gros comme une boîte à chaussure.

La complexité de l’instrument en regard de l’époque a laquelle il a appartenu, et le fait que l’on n’en ait trouvé qu’un seul du genre, a fait dire à certains qu’il devait avoir été fabriqué par des extraterrestres. «Pour l’instant, son unicité s’explique par le fait que l’on ne possède qu’une infime quantité d’objets techniques de l’Antiquité», explique Lorenz Baumer. Et si cette machine en bronze a pu être retrouvée, c’est probablement parce qu’elle a été conservée au fond de l’eau, et que son métal n’a pas été recyclé comme tant d’autres pièces de l’époque.

Au début du XXIe siècle, des techniques modernes (radiographies, scanner) ont permis de révéler les entrailles de l’objet: «Un jeu de rouages subtils ainsi que des inscriptions invisibles à l’oeil nu, explique Yanis Bitsakis, historien des sciences engagé sur le Projet de recherches du mécanisme d’Anticythère. En fait, la machine venait à nous avec son mode d’emploi!» Cette découverte fortuite, publiée en 2006 dans la revue Nature, a permis en 2011 aux ingénieurs de l’Université de Thessalonique de reconstruire aussi exactement que possible le fameux outil astronomique, visible à Genève, et qui contient deux faces.

La première présente un cadran de 365 jours, représentant le calendrier solaire égyptien et les douze signes du zodiac. «Une manivelle fait tourner deux aiguilles qui indiquent, pour chaque jour, la position exacte du Soleil, de la Lune et des phases de celle-ci, par le biais d’une petite sphère blanche et noire pivotante», détaille Lorenz Baumer. Mais c’est surtout l’autre face qui témoigne de l’incroyable ingéniosité des gens qui l’ont fabriquée.

Le cycle solaire décrivant le mouvement de la Terre autour de notre étoile ne peut être synchronisé exactement sur une année de 365 jours avec un multiple de cycles lunaires, détaillant eux les phases de la Lune. «La synchronisation se fait toutefois à nouveau, avec un degré de précision important, après une période de 19 ans, soit 235 lunaisons – ce qu’on appelle le cycle de Méton [du nom d’un astronome athénien], et qui permet aujourd’hui encore de calculer la date de Pâques», explique Yanis Bitsakis. Autrement dit, après 19 ans, le Soleil et la Lune dans une phase précise se retrouvent presque au même endroit dans le ciel. Presque, car en fait, après quatre périodes de 19 ans, soit 76 ans, cette concordance est encore plus précise: c’est le cycle dit de «Callippe». Par ailleurs, il existe d’autres cycles, dont celui de Saros, basé lui sur la répétition des éclipses de Soleil et de Lune.

«Pour assurer l’acuité de l’instrument quels que soient l’année et le jour, deux cadrans en forme d’escargot représentent donc, sur l’autre face de la boîte, l’un les cycles de Méton et Calippe, et l’autre celui de Saros», détaille Lorenz Baumer. Ainsi, la machine d’Anticythère permet soit, pour une date choisie, de déterminer la position de la Lune et du Soleil, soit, si l’on souhaite par exemple assister à la prochaine éclipse, de manipuler l’engin pour déterminer sa date. Le tout en tenant donc compte de l’implication des cycles précités, et des décalages astronomiques qu’ils décrivent. «Le fait que les Grecs sont parvenus à traduire mécaniquement des irrégularités aussi complexes que ces cycles interpelle les spécialistes de la haute horlogerie», dit Lorenz Baumer. Hublot, qui soutient le Projet de recherches du mécanisme d’Anticythère, a même en partie reproduit ce mécanisme dans une montre.

En partie seulement, car l’image que l’on en a aujourd’hui n’est pas complète. A Genève, un tableau montre les roues dentées dont l’emplacement est avéré, et celles dont la place n’est qu’hypothétique.

Celles-ci permettraient de décrire la course des cinq planètes connues à l’époque (Mercure, Mars, Vénus, Saturne et Jupiter). «Les chercheurs ne s’accordent pas sur les trains d’engrenages concernés», dit Yanis Bitsakis. Deux modèles ont été proposés, dont l’un est décrit dans l’exposition; l’autre est présenté dans une autre exposition, à Bâle. De même, un mécanisme devait permettre, dans un autre cadran, d’indiquer les villes des Jeux olympiques à venir, sur un cycle de 4 ans. Les recherches continuent. Et peut-être les fouilles, qui ont repris en 2014, livreront les roues dentées manquantes, «même si la chance est ténue, admet Lorenz Baumer. Mais ce sont justement les questions encore ouvertes qui rendent cette histoire d’autant plus fascinante.»

Qui a inventé cette machine? Et pour qui, par exemple? Comme l’explique bien l’exposition, «l’histoire de la machine d’Anticythère s’inscrit dans celle de l’époque, notamment celle du Mouseîon, l’académie d’Alexandrie qui réunissait, entre les IVe et IIe siècles av. J.-C. les scientifiques, philosophes, poètes et astronomes du moment, détaille l’archéologue. Dans cette ville, on se passionnait aussi – d’après les textes – pour toutes sortes de mécanismes automatiques, qui permettaient par exemple de faire apparaître ou disparaître des statues.»

Surtout, à quoi pouvait réellement servir un tel outil? «A ce sujet aussi, les récentes découvertes font évoluer l’interprétation, dit Lorenz Baumer. Les astronomes de l’époque n’avaient pas vraiment besoin d’une telle machine pour calculer la course des astres. Aujourd’hui, on pense plutôt que cet objet a été construit pour 'épater la galerie'», à savoir les riches couches de la société d’Alexandrie et d’ailleurs – certains textes racontent que Cicéron lui-même le convoitait. «Cet objet réunit dans une simple boîte tous les savoirs de l’époque sur l’astronomie et l’ingénierie», conclut l’archéologue, qui se demande aussi «comment tout ce savoir a pu se perdre durant plus d’un millénaire après l’Antiquité».