Biologie

Les mystères du sexe interespèces

Un macaque s’est frotté à une biche dans une forêt japonaise. Un cas unique, ou une porte d’entrée dans un monde inconnu?

«Couple improbable», «macaque lubrique», «singe sournois»… Depuis une semaine, les médias tentent de faire du sens d’un récit publié par une équipe franco-nippone dans la revue Primates*. Le 6 novembre 2015, un macaque japonais de Yakushima (île célèbre pour avoir inspiré la forêt dense et embrumée du film Princesse Mononoké) est repéré alors qu’il tente plus ou moins de s’accoupler avec deux biches sika en se perchant sur leur dos. L’une des biches se débarrasse du singe, l’autre le laisse faire. Le macaque se frotte sur le pelage du cervidé jusqu’à satisfaction, puis il redescend et s’emploie à maintenir ses congénères à l’écart, comme s’il s’était accouplé avec une femelle de son espèce. Un petit orgasme pour Macaca fuscata, un gros point d’interrogation pour Cervus nippon.

Est-ce fréquent?

Le sexe interespèces est rarissime entre individus vivant en liberté et appartenant à des espèces éloignées, sans un ancêtre commun proche. Avant l’affaire du macaque et de la biche, le seul exemple de ce genre dans la littérature scientifique concernait des otaries de Kerguelen et des manchots royaux. Observé à plusieurs reprises au cours des dix dernières années sur l’île Marion (Afrique du Sud), ce cas de figure, particulièrement violent, voit des mâles d’otarie imposer une copulation à des manchots, puis tuer et manger la victime dans l’une des observations. Chez des espèces proches, les actes sexuels interespèces sont plus fréquents, par exemple chez les dauphins (dont plusieurs espèces vivent parfois mélangées), ainsi qu’entre des phoques et des éléphants de mer.

Le sexe hétérospécifique explose surtout en captivité, dans les zoos, basses-cours, fermes et demeures humaines. Sur YouTube, on trouve sans peine des chiens s’accouplant avec des poules et des lapins avec des chats. Des chevaux s’y essayent avec des vaches et des lamas. Dans les troupeaux ovins, un mouton cherchera à s’accoupler avec des chèvres s’il a grandi avec elles, et vice-versa. Au-delà de la proximité phylogénétique, le déterminant du sexe interespèces semble donc être l’environnement, c’est-à-dire les circonstances de vie des animaux concernés. On sait que le comportement sexuel ne relève que partiellement de l’inné, qu’il implique une part importante d’apprentissage et qu’il fait preuve d’une grande plasticité.

Est-ce un problème?

Une issue possible entre espèces proches est l’hybridation, c’est-à-dire la naissance d’individus croisés. Le ligre (lion + tigresse) ou le zopiok (zébu + yack) sont des produits de la captivité. Les zébrânes voient parfois le jour en liberté. Ces accouplements interespèces relèvent le plus souvent du one shot, car les rejetons ne peuvent généralement avoir de descendance. Entre espèces éloignées, l’hybridation est impossible et le sexe est, si l’on ose dire, un coup pour rien. Il s’agit d’une déperdition de ressources, donc d’une diminution du «succès reproducteur» (fitness), particulièrement importante si les tentatives de copulation sont agressives, relevant de ce que les biologistes appellent «harcèlement sexuel». Cette «interférence reproductive» peut aboutir à l’exil d’une des espèces concernées, voire à son extinction.

Est-ce une erreur?

Faut-il conclure que ces animaux se trompent? Qu’ils tombent dans un «piège évolutif»? Deux objections à cette conclusion. D’abord, certaines bévues sont adaptatives. Il en va ainsi des geckos, criquets et grenouilles mâles qui se tournent vers des femelles de grande taille, potentiellement plus fécondes, quitte à courtiser celles d’une espèce voisine. Ce comportement est plus adaptatif que celui qui consisterait à délaisser les grandes femelles pour éviter de se tromper, note une équipe franco-finlandaise dans une étude sur la «Male adaptive stupidity». La capacité de distinguer entre les individus de sa propre espèce et d’une autre n’est pas une caractéristique fixe d’une espèce donnée: elle répond à «une logique de coûts et bénéfices dictée par les circonstances», notait en 2011 une équipe australo-américaine dans la revue Evolution. Encore une fois, la plasticité et l’environnement sont fondamentaux.

L’autre objection touche au plaisir. En 1999, le biologiste Bruce Bagemihl sortait du placard l’homosexualité animale dans un énorme pavé intitulé Biological Exuberance. À coups de masturbations généralisées, de fellations mutuelles entre lamantins et de cunnilingus chez les hérissons ou les chauves-souris, le livre obligeait à prendre en compte la présence massive de comportements sexuels non-reproductifs dans le monde animal. C’est aussi, implicitement, l’angle retenu par les chercheurs dans l’affaire de la biche et du macaque: privé de sexe intraspécifique par sa position subalterne dans le groupe, le singe aurait agi par frustration.

Est-ce une affaire de mâles?

Beaucoup plus souvent qu’on ne le croit, les femelles prennent l’initiative de l’accouplement et recherchent le plaisir (toutes les espèces de mammifères ont un clitoris). Chez certains poissons du genre Xiphophorus, elles préfèrent les sollicitations des mâles d’espèces voisines. Chez certaines espèces de coléoptères xylophages, elles courtisent elles-mêmes des mâles hétérospécifiques. Si la quête d’accouplements interespèces semble être essentiellement une affaire de mâles, c’est entre autres parce que nos biais socio-culturels ont conduit la science à négliger l’étude du comportement sexuel des femelles, comme le montrent, chiffres à l’appui, les études de la biologiste suédoise Malin Ah-King. Il y a là un grand rattrapage à faire.

* Marie Pelé, Alexandre Bonnefoy, Masaki Shimada, Cédric Sueur, «Interspecies sexual behaviour between a male Japanese macaque and female sika deer», Primates (2017)

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