On aurait pu aller voir la star des lieux, Janus, la fameuse tortue à deux têtes, âgée de 25 ans, mascotte du Muséum d’histoire naturelle de Genève (MHNG). Ou bien l’unique spécimen taxidermisé d’émeu de Baudin. Mais Nadir Alvarez nous entraîne hors des sentiers battus, à l’étage, via un labyrinthe et une série d’escaliers. Deux mille mètres carrés dédiés au stockage des collections. Coulisses d’un musée et rencontre avec des scientifiques comme Lionel Cavin, conservateur au Département de géologie et paléontologie. Il nous montre un bout de crâne de cœlacanthe, fossile de 150 millions d’années.

On nous présente aussi une défense de mammouth, fossile régional puisque trouvé entre Sézegnin et Avusy (GE). Puis le moa géant de Nouvelle-Zélande, le plus grand oiseau ayant jamais existé, plus haut que l’autruche, disparu il y a 500 ans. «Les collections du MHNG regroupent une bonne dizaine de millions de spécimens zoologiques, sans compter les spécimens géologiques, qui confèrent à l’institution une dimension internationale et la positionnent parmi les plus importants muséums scientifiques d’histoire naturelle sur le plan européen», rappelle Nadir Alvarez.

Nouveaux horizons

Nadir Alvarez est biologiste de l’évolution et généticien, conservateur en chef depuis 2017 au MHNG. Il quittera ses fonctions cet été pour prendre la direction du futur Muséum cantonal des sciences naturelles à Lausanne, réunion en une seule entité du Musée cantonal de géologie, du Musée cantonal de zoologie et des Musées et Jardins botaniques cantonaux. Voilà qui lui sied. Il aime bouger, découvrir de nouveaux horizons, même si celui-ci n’est pas si éloigné du précédent. Il est d’ailleurs natif de Lausanne. Père infirmier, mère laborantine qui tous deux possédaient une forte fibre environnementale. «Ils militaient déjà pour le recyclage», dit-il.

A 16 ans. Nadir se cherche des objectifs. Que faire de ma vie? se demande-t-il. Il ouvre des cartes du monde et pointe un vaste espace: le Groenland. Il y est allé trois ans plus tard, seul. Grâce à un pécule amassé chez un disquaire où il faisait le vendeur. Il prend un aller simple, marche dans les fjords avec le sentiment d’être parfois le premier homme à poser par endroits le pied.

«Une quête d’héroïsme, mais aussi cette conscience environnementale qui m’accompagnait et me faisait peur: j’étais persuadé que l’humain courait à sa perte et embarquerait dans sa chute l’ensemble du vivant.» Là-bas, non loin du cercle polaire, il observe le lièvre arctique et une grande variété de lichens, ce qui le rassure. «Je me suis dit que même si une grande partie des espèces risquait de souffrir de nos agissements, la vie s’en remettrait.»

Sous la tente, il fait l’expérience douloureuse de ce que l’on nomme le mal des cabanes. Une perte de la notion du temps, une forme de délire éveillé. «Les icebergs craquaient et je croyais entendre des bombardements.» Pour se replonger dans la réalité, chasser la divagation, il fait des calculs de maths, résout des équations. Finit par rejoindre d’une traite le village le plus proche, à 70 km.

De retour de son voyage initiatique, il s’inscrit en biologie à Neuchâtel, poursuit son cursus à Montpellier via Erasmus. Avantage de ce type de programme d’échange estudiantin: on y crée des liens: il rencontre sur le campus sa future épouse. En 2001, un projet botanique l’envoie au Cameroun, dans un coin de brousse où 40 variétés de sorgho sont cultivées. Le Mexique ensuite, durant six mois, pour observer les interactions entre plantes et insectes. Il aime avant tout comprendre le monde du vivant et trouve «hard» de devoir composer avec celui qui s’éteint. «Un écocide est en cours à cause, entre autres, des pesticides. Observez nos pare-brise après un long voyage. Ils étaient jadis maculés d’insectes écrasés, aujourd’hui plus», déplore-t-il.

De l’ADN dans le permafrost

En 2017, il est nommé conservateur en chef au MHNG et enseigne à l’Université. Il y travaille sur plusieurs axes de recherche, notamment la description de la biodiversité. «On ne peut protéger que ce qui porte un nom. En deux cents ans d’existence, le MHNG a décrit plus de 10 000 nouvelles espèces sur un total de l’ordre d’un million au niveau mondial, soit environ 1% de toute la biodiversité connue, c’est un apport crucial pour comprendre le monde vivant», insiste-t-il. Il travaille aussi, en sa qualité de généticien, sur l’ADN et a publié avec Lionel Cavin Faire revivre des espèces disparues?, un ouvrage de vulgarisation qui connaît un joli succès:

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La Tête au carré, l’émission culte de Mathieu Vidard sur France Inter, a invité les deux auteurs. La question qu’ils posent: pourrait-on croiser un jour, au hasard d’une promenade, un troupeau de mammouths? Il est en effet possible de les recréer à partir d’ADN prélevé sur des individus morts depuis des millénaires, mais conservés en bon état dans le permafrost. Pourrait-on donc vivre dans la réalité une scène de Jurassic Park? Peu probable pour les dinosaures, disparus il y a 66 millions d’années. Mais envisageable pour des espèces éteintes plus récemment. Des Américains ont déjà lancé le projet de fabriquer un mammouth en intégrant de l’ADN d’un embryon d’éléphant d’Asie.

Profil

1977 Naissance à Lausanne.

1996 Voyage au Groenland.

2005 Maître-assistant à l’Université de Neuchâtel.

2017 Conservateur en chef au MHNG.

2022 Publication avec Lionel Cavin de «Faire revivre des espèces disparues?» (Ed. Favre).

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