Drones, comment éviter le chaos des airs

Aéronautique La NASA travaille sur un système de contrôle de l’espace aérien emprunté par les aéronefs pilotés à distance

But: éviter la pagaille annoncée par la multiplication de ces appareils

Les drones, cadeau du ciel ou bien fléau des airs? Les événements survenus ces dernières semaines indiquent que ces avions pilotés à distance sont capables du meilleur comme du pire.

Le meilleur, tout d’abord: le constructeur australien Flirtey a pu livrer du matériel médical à un hôpital rural de Virginie – une première aux Etats-Unis – grâce à l’un de ces engins, vendredi 17 juillet. Difficile d’accès, la zone n’était pas vraiment livrable par la route, légitimant ainsi l’approche par les airs.

Le pire, ensuite: quelques jours plus tard, en Pologne, un avion de la Lufthansa avec 108 passagers à bord a évité le pire en frôlant un drone alors qu’il amorçait sa descente vers le principal aéroport de Varsovie.

Qu’il s’agisse de livrer des colis, d’effectuer de la surveillance ou – et c’est l’utilisation numéro un – de filmer la terre depuis le ciel, les drones pullulent dans l’espace aérien à basse altitude (sous les 150 mètres). Si bien que la situation pose déjà d’importants problèmes de sécurité, lesquels promettent d’empirer. Et pour cause: il n’existe pas de contrôle aérien à basse altitude.

La NASA se profile depuis quelques années déjà sur ce secteur. Forte de son expérience en termes de trafic aérien (elle a participé à la mise au point de certains systèmes utilisés dans les tours de contrôle américaines), elle travaille à l’élaboration d’un système de contrôle à basse altitude, l’UTM, acronyme anglais pour «gestion du trafic des drones». Il s’agit du thème du congrès UTM que l’agence spatiale américaine organise en ce moment en Californie, et auquel participent de grandes entreprises de la Silicon Valley, parmi lesquelles Google et Amazon, mais aussi des opérateurs télécoms (Verizon) ou encore l’administration fédérale de l’aviation (FAA).

«Qu’il s’agisse d’une voiture que vous conduisez vous-même, ou bien d’un véhicule autonome, il faut des routes, des panneaux et des feux pour organiser la circulation. C’est la même chose pour les drones, qui ont besoin d’une infrastructure numérique capable de créer ces routes et ces panneaux dans les airs», a déclaré dans une allocution vidéo Parimal Kopardekar, chef de projet Systèmes autonomes à la NASA.

Tel que défini sur le cahier des charges, le système UTM contrôlerait le trafic aérien en prenant en compte la position des drones, ceci afin d’éviter les collisions entre aéronefs. Il délimiterait également des «no-flight zones» permanentes (telles que les aéroports ou les centrales nucléaires) ou temporaires (en cas de rassemblement de personnes ou de mauvais temps). Pour mener à bien ces opérations, l’UTM, système informatique dématérialisé, intégrerait de gigantesques quantités de données, de l’altitude à la vitesse des drones en passant par les conditions météorologiques.

Reste que la surveillance du ciel n’est pas une mince affaire. Identifier les avions implique l’installation d’un transpondeur, comme à bord de chaque avion. Mais «ces transpondeurs sont de gros instruments qui pèsent environ 500 grammes, bien trop lourds pour être embarqués sur des drones de particuliers ou de petits drones professionnels», prévient Frédéric Botton, cofondateur du site spécialisé Helicomicro.com. L’UTM pourrait toutefois se passer de tours de contrôle en surveillant les drones depuis les antennes de télécommunication, comme le laissent entendre des documents de partenariat signés entre la NASA et l’opérateur Verizon, et révélés par le quotidien britannique The Guardian en juin dernier. Les bases techniques sont à peine esquissées. Il pourrait s’agir de l’utilisation d’un traqueur, autrement dit un couple de puces GSM et GPS qui transmettrait les positions des drones à ces antennes. Problème, ce n’est pas vraiment au point, assure Frédéric Botton: «Les traqueurs sont non seulement énergivores, mais il est surtout difficile de les faire cohabiter avec les autres instruments embarqués.» Autant d’électronique en un si faible volume génère en effet des parasites électromagnétiques.

De tels obstacles ne devraient toutefois pas refroidir les ardeurs d’entreprises telles qu’Amazon, qui mène un lobbying forcené auprès de la FAA afin d’obtenir un assouplissement des réglementations américaines, qui interdisent de facto la livraison par drones, sécurité oblige.

La mise au point d’un véritable système de contrôle du trafic jouerait sans doute en faveur de ces entreprises. Amazon a d’ailleurs plus d’une corde à son arc. Gur Kimchi, le cofondateur d’Amazon Prime Air, le service de livraison par drones, s’est exprimé mardi 28 juillet lors de l’ouverture du congrès UTM. Voyant peut-être encore plus loin que le système UTM, il a proposé de réserver aux drones professionnels toute une «tranche» de ciel située entre 60 et 120 mètres d’altitude. Pas besoin d’un système de gestion du trafic tel que proposé par la NASA: seuls les appareils parfaitement autonomes et capables de se repérer et d’éviter les collisions pourraient y naviguer. Reste que cette proposition ne règle pas la question des inévitables accidents ou celle relative à la vie privée. Mais qu’importe: il faut avancer sur le sujet, «make it happen», comme le répètent à l’envi les partisans des drones.

Et l’Europe, dans tout ça? Se dirige-t-on vers une solution unique, ou bien chaque pays avancera-t-il de son côté? Dominique Fouda, de l’Agence européenne de la sécurité aérienne (EASA), signale que «bien que la question soit du ressort des pays, l’EASA soumettra prochainement à la consultation publique une proposition de cadre législatif, notamment concernant l’intégration des drones dans l’espace aérien, avant de remettre ses conclusions à la Commission européenne en septembre 2015.»

La Suisse n’est pas en reste sur le dossier. L’Office fédéral de l’aviation civile confirme être «en contact avec différents opérateurs télécoms afin d’avoir un réseau où les drones munis de puces électroniques puissent communiquer entre eux», ceci afin d’éviter les collisions, comme l’a précisé sa porte-parole Martine Reymond dans un e-mail adressé au Temps . Des collaborations dont pourrait bénéficier La Poste, qui rêve de livrer ses colis par drone, comme elle l’a annoncé le 8 juillet.

Amazon propose de réserver aux drones professionnels toute une «tranche» de ciel entre 60 et 120 mètres

«Les drones ont besoin d’une infrastructure numérique capable de créer des routes et des panneaux dans les airs»