Rencontre

Natasha Vita-More, la diva du transhumanisme

D’abord artiste puis scientifique, Natasha Vita-More a consacré sa vie à étudier les secrets du prolongement de la vie

Le Temps propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes, photographes et dessinateur parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

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A l’entrée de sa résidence climatisée avec piscine de Scottsdale, Natasha Vita-More arbore un sourire extra-large. Elle a attaché ses cheveux car elle sort tout juste de la douche. Elle n’a qu’une heure à nous accorder. Un rendez-vous chez le médecin l’attend pour traiter un problème d’arthrose. Autour d’elle flottent les effluves d’un parfum envahissant. Elle a sa garde rapprochée: deux chiens imposants qui ne la lâchent pas d’une semelle. «Ce sont mes enfants», sourit-elle tendrement. Oscar, l’aîné donc, a 15 ans. Lorsque son heure viendra, il sera cryogénisé.

Natasha est l’épouse de Max More, le responsable d’Alcor, une fondation spécialisée dans la cryogénisation des corps. Née Nancie Clark, selon sa page Wikipédia, (une information qu’elle n’a confirmée qu’à moitié), elle a aujourd’hui 68 ans, mais fait tout pour en paraître moins. Artiste, ex-jet-setteuse – elle se vante d’avoir fréquenté la clique de David Bowie pendant sa jeunesse –, elle raconte comment elle a vu la mort de près, au Japon, à la suite d’une grossesse extra-utérine. Ça a été un déclic. «J’ai toujours travaillé avec mon corps, explique-t-elle d’abord. Naturellement, j’ai donc commencé à m’intéresser de près aux moyens de vivre plus longtemps.» Jusqu’à en faire une obsession.

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Extension de la vie humaine

En 1983, elle publie le Transhumanist Manifesto. Quatorze ans plus tard, elle crée un prototype de prothèse corporelle intégrale, le Primo Posthuman. Elle préside par ailleurs le conseil d’administration de Humanity+, une ONG qui vise l’extension de la vie humaine à travers les nouvelles technologies. Natasha Vita-More a consacré sa thèse de doctorat à la prolongation de la vie et est titulaire d’un master en futurologie de l’Université de Houston. Elle a aussi connu une brève expérience en politique, au sein des Verts en Californie. «Mais je n’aimais pas l’idée de devoir me battre pour imposer mes idées.»

Durant les trente premières années de son existence, Natasha Vita-More a participé de près au mouvement Flower Power. Proche de Timothy Leary, un écrivain ambassadeur d’un usage thérapeutique du LSD, elle a aussi pratiqué le yoga pendant trois ans et mêle des idées bouddhistes à son discours transhumaniste. «Je rêve de vivre à une époque où les humains seront humains.» Elle est certaine que nos corps ne sont que des véhicules et affiche un enthousiasme certain lorsqu’elle évoque les progrès scientifiques.

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C’est un discours rodé qu’elle déroule, assise sur son canapé en caressant Oscar. «Je suis une femme intelligente et je dédie mon travail à combler les lacunes au sein de la société.» Lors d’une récente expérience exécutée en collaboration avec Alcor, elle a trouvé une preuve supplémentaire à la viabilité de la cryogénisation. «J’ai vitrifié des nématodes. J’avais auparavant dressé ces petits vers pour qu’ils puissent reconnaître une certaine nourriture à travers l’odeur. Lorsqu’ils ont été réanimés, ils ont retrouvé leurs habitudes alimentaires. Cette étude peut fournir la preuve que le procédé de vitrification conserve les capacités cérébrales, ce qui est encourageant.»

Des idéologies divergentes

Pour la photo d’usage, Natasha Vita-More vient de détacher ses cheveux. Des boucles grises tombent langoureusement sur ses épaules. Déjà, elle a survécu à deux cancers, explique-t-elle. Mais, pragmatique, elle est membre d’Alcor «car la mort peut arriver à n’importe quel moment».

Elle refuse toutefois d’utiliser le terme «immortalité»; elle lui préfère «longévité». «Ce concept est usurpé», lance-t-elle. C’est que, dans la région de Phoenix en Arizona, l’immortalité est aussi un fonds de commerce pour certaines organisations à tendance sectaire. En évoquant la communauté People Unlimited, qui donnait le soir de notre rencontre une conférence sur la vie éternelle, son regard se crispe. La voici qui fond en larmes. Elle s’estime flouée par ce groupe, pour lequel elle a déjà donné une conférence. «Ils affirment être les seules personnes crédibles en matière de longévité, ce qui n’est pas vrai!»

On sent une certaine rivalité, une bagarre d’ego et d’idéologie. Elle se reprend. Puis celle que le magazine The Atlantic qualifiait en 1998 d’«objet de désir surhumain combinant Madonna, Schwarzenegger et Marcel Duchamp» se laisse aller à une nouvelle crise de larmes. Cette fois pour dire qu’une femme du groupe a tenté de la violer. Jusqu’ici, Natasha Vita-More était plutôt chaleureuse et posée. Il est temps de partir. Nous jetons un dernier coup d’œil à Oscar, qui inaugurera bientôt la cuve de cryogénisation dans laquelle ses maîtres, peut-être, le rejoindront.

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